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Médias - Culture

Le cher ticket payé par les Saadé pour entrer chez Pathé

Au travers de sa holding familiale Merit France, la famille qui contrôle l’armateur marseillais CMA CGM a pris 20 % du groupe de Jérôme Seydoux moyennant plusieurs centaines de millions d’euros.

Véronique et Rodolphe Saadé
Véronique et Rodolphe Saadé LUDOVIC MARIN / AFP

Cette place de cinéma vaut son pesant d’or. La famille Saadé, propriétaire de l’armateur marseillais CMA CGM, a annoncé en mai dernier avoir pris 20 % du capital de Pathé au travers de sa holding Merit France. Selon nos informations, cette opération, effectuée via une augmentation de capital, lui a coûté la bagatelle de 260 millions d’euros. La holding, actionnaire à 73 % de l’armateur, a les moyens de ses ambitions. Depuis 2020, elle a empoché plus de 6,5 milliards d’euros de dividendes, dont une partie a déjà été utilisée pour le rachat de BFM RMC. Du côté de Pathé, c’est une bonne affaire pour Jérôme Seydoux, patriarche du cinéma français. « Nous en sommes très heureux, avait confié le nonagénaire dans les colonnes de la Tribune Dimanche avant que le montant ne soit dévoilé. Rodolphe Saadé aime le cinéma ce qui est une caractéristique essentielle à mes yeux ».

La femme du dirigeant de CMA CGM, Véronique Albertini-Saadé, a mis en avant dans le Figaro « une alliance entre deux familles et la volonté d’aider au développement, par une augmentation de capital, d’une très belle marque du patrimoine culturel français ». Dans la foulée, elle est entrée au conseil de direction de Pathé au côté de Nicolas Reynard, responsable des investissements pour Merit.

En effet, le pacte d’actionnaires, conclu le 26 mai dernier entre les deux familles, accorde deux sièges au nouveau venu. Cet accord prévoit aussi que Pathé se remette à distribuer des dividendes (le groupe n’en versait pas depuis des années) et que les Saadé aient leur mot à dire sur la politique à mener en la matière. En outre, Merit a obtenu des droits de veto sur un grand nombre de dossiers : le budget annuel de Pathé, tout investissement supérieur à 30 millions d’euros, tout film coûtant plus de 7 millions d’euros, tout rachat ou cession d’actifs dont la valeur est supérieure à 5 % du chiffre d’affaires (soit environ 5 millions d’euros).

Cette opération a été réalisée sur une valeur du capital d’un milliard d’euros pre money, ou de 1,3 milliard d’euros post money (*). À cela s’ajoute une dette nette de 876 millions d’euros fin 2024, soit au total une valeur d’entreprise qui tutoie les 2 milliards d’euros. En 2023, le capital avait été valorisé 1,2 milliard d’euros au terme d’une expertise effectuée par le cabinet Accuracy lors de la création de Seydoux Family (une holding détenant 51 % de Pathé afin de sécuriser la majorité du capital). Le reste du groupe appartient notamment à la Fondation Jérôme Seydoux-Pathé, reconnue d’utilité publique et présidée par Sophie Seydoux, épouse de Jérôme. Désormais, la famille Saadé dispose d’un droit de veto sur la cession d’actions Pathé par cette fondation, mais aussi d’un droit de préemption en cas de vente de titres par la holding Seydoux Family.

L’arrivée des Saadé chez Pathé verrouille aussi la gouvernance. Les Saadé auront un droit de veto sur la nomination ou la révocation du président du groupe. Et le pacte d’actionnaires inclut aussi des dispositions concernant la nomination du successeur de Jérôme Seydoux.

Pourtant, l’arrivée de cet investisseur ressemble fort à un plan B pour Jérôme Seydoux. Il cherchait depuis de longues années une solution d’avenir pour son groupe. Il y a trois ans, le patriarche avait annoncé une introduction en Bourse pour 2024. Dans cette perspective, il avait recruté au poste de directrice générale Anne-Laure Julienne-Camus : une ancienne associée chez PwC, forte d’une expérience dans la cotation de plusieurs sociétés en France et aux États-Unis. Finalement, ce projet n’avait pas abouti. Dans la Tribune Dimanche, Jérôme Seydoux expliquait qu’une arrivée sur le marché boursier s’était finalement avérée « difficile à réaliser compte tenu de la taille de Pathé ».

Par voie de conséquence, Anne-Laure Julienne-Camus a quitté son fauteuil en janvier, sans être remplacée. Après François Ivernel, Romain Le Grand et Marc Lacan, son nom vient s’ajouter à la longue liste des dauphins adoubés avant d’être finalement éconduits.

Le problème de la transmission de l’entreprise reste donc entier pour Jérôme Seydoux. À 91 ans il n’a toujours pas désigné de successeur. Le seul de ses enfants qui travaille dans le groupe, Jules, n’a que 34 ans. Et l’hypothèse que sa seconde épouse Sophie, âgée de 75 ans, lui succède est assez improbable, même s’il l’a parfois évoqué en privé. Dans l’entretien accordé à la Tribune Dimanche, il esquive à nouveau le sujet : « Je serais aussi très fier qu’un Seydoux me succède, mais la dynastie ne doit pas être automatique. La priorité, c’est l’entreprise ».

Pathé, créée en 1896, est présente dans la production de films et de séries, la captation de concerts et de spectacles, ainsi que dans les multiplexes avec plus de 850 salles. L’argent injecté par la famille Saadé dans Pathé doit servir, selon Jérôme Seydoux, à « continuer à investir et financer la croissance de l’entreprise », notamment en modernisant les multiplexes ou encore à produire des films et des séries « à vocation internationale ».

L’année 2024 a vu la fréquentation des salles du groupe baisser de 7 % à 36 millions d’entrées, alors que l’ensemble du marché enregistrait une hausse de 0,5 % à 181,3 millions d’entrées, selon les données du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC). Pourtant, Pathé a pu compter sur le succès de films produits en interne comme Le Comte de Monte-Cristo (9,13 millions d’entrées), Les Trois Mousquetaires Milady (2,5 millions) ou distribué par ses soins comme Monsieur Aznavour (2 millions) ou Emilia Perez (1,2 million)**.

Contactés, Pathé n’a pas répondu, et Merit s’est refusé à tout commentaire.

[*] La valorisation pre money est celle du capital avant son augmentation, la valorisation post money est celle après augmentation

[**] Source CBO box-office