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Médias - Culture

La rédaction des Echos décide d’une grève des signatures

Les journalistes du quotidien économique protestent contre le limogeage du directeur de la rédaction Nicolas Barré par le propriétaire du journal, le groupe LVMH.

Bernard Arnault
Bernard Arnault STEFANO RELLANDINI / AFP

La rédaction des Echos, d’habitude si calme, est en colère. Selon nos informations, elle s’est réunie en assemblée générale mercredi 22 mars, et a décidé d’une grève des signatures pour les journalistes qui le souhaitent. Cette grève s’étalera de jeudi 23 mars à midi à vendredi 24 mars à midi, et s’a...

Mardi soir devant la rédaction, Pierre Louette, PDG du Groupe Les Echos-Le Parisien, a justifié ce départ par des raisons personnelles propres à Nicolas Barré, évoquant à demi-mots une lassitude du journaliste, et nié qu’il s’agirait d’une décision de LVMH, propriétaire des Echos.

Quant à l’intéressé lui-même, il a pris la parole devant ses troupes mercredi après-midi mais n’a pas vraiment livré d’explications. Nicolas Barré a seulement indiqué « subir beaucoup de pressions de part et d’autre », et précisé qu’ « assurer l’indépendance de la rédaction est un rôle parfois pesant, parfois difficile, parfois stressant ». Il a conclu : « il y a des moments dans la vie où l’on a accumulé un certain nombre de choses, et l’on comprend qu’il faut qu’on fasse autre chose ».

Des articles qui ont déplu

Ces déclarations n’ont pas satisfait la Société des journalistes (SDJ) du quotidien, qui a déploré qu’« aucun motif précis et solide n’a été donné à ce départ ». Dans un communiqué, elle ajoute : « La SDJ des Echos ne peut s’empêcher de s’interroger sur le lien entre ce départ et la publication ces dernières semaines de plusieurs articles qui auraient déplu à l’actionnaire. »

Selon le Monde, la SDJ fait référence à une série d’articles. Le premier relate une décision de la cour de cassation défavorable à LVMH dans un litige avec le fisc. Cette décision a été rendue le mercredi 17 février, mais l’article n’a été publié que deux jours plus tard, et uniquement sur le site web.

Le second article est une critique assez élogieuse du pamphlet d’Erik Orsenna contre Vincent Bolloré : le livre est décrit comme « croustillant, décapant, culotté, téméraire, plutôt réussi… ».  Selon plusieurs sources, Nicolas Bazire (membre du comité exécutif de LVMH et administrateur des Echos) serait intervenu personnellement auprès de Nicolas Barré pour lui reprocher d’avoir publié cet article. Suite à cet épisode, une interview croisée sur le thème de l’eau entre Erik Orsenna et la PDG de Veolia Estelle Brachlianoff, programmée dans les Echos week end fin mars, a été annulée par la direction de la rédaction, selon nos informations.

Reste à savoir pourquoi Bernard Arnault voudrait ménager l’industriel breton. Une explication est peut-être que l’empereur du luxe lorgne toujours les deux journaux du groupe Lagardère, Paris match et le Journal du Dimanche. LVMH avait déjà proposé de les racheter en avril 2021 pour 80 millions d’euros, mais en vain. La question pourrait se reposer à nouveau prochainement dans le cadre du rachat en cours de Lagardère par Vivendi. En effet, cette acquisition reste soumise au feu vert de Bruxelles, qui pourrait imposer à Vivendi de céder une partie de ses journaux people.

Motivations changeantes

Rappelons que LVMH a racheté les Echos en 2007 pour 240 millions d’euros, plus 107 millions de reprises de dettes. Pour des raisons de concurrence, le groupe de luxe avait dû céder son rival la Tribune, qu’il possédait depuis 1993. Surtout, il avait dû faire face à l’opposition des journalistes du quotidien économique, opposés à l’opération à la quasi-unanimité (93% lors d’un vote interne). La rédaction avait voté à cinq reprises la non parution du journal. Elle avait aussi suscité - puis soutenu massivement - une autre offre de rachat déposée par Marc Ladreit de Lacharrière. Parallèlement, le comité d’entreprise avait intenté deux recours devant le tribunal de grande instance. Face à cette farouche opposition, LVMH avait accordé plusieurs garanties à la rédaction, notamment un vote à la majorité sur la nomination du directeur de la rédaction, et la création d’un comité  d’indépendance éditoriale, qui a été saisi depuis une demi-douzaine de fois, selon nos informations.

Au fil du temps, Bernard Arnault a donné diverses explications à ce rachat. En 2007, il avait déclaré « grâce à cette opération, LVMH va améliorer son résultat opérationnel de 22 millions par an. En effet, les Échos gagnent environ 10 millions d’euros et la Tribune perd environ 12 millions d’euros ». Hélas, avec la crise de la presse, les Echos sont tombés dans le rouge après le rachat, et n’est redevenu bénéficiaire qu’en 2021.

Il y a un an, interrogé sous serment par le Sénat, le PDG de LVMH a livré une autre version. Il a assuré avoir racheté des journaux comme les Echos ou le Parisien « dans l’intérêt général », dans une démarche s’apparentant à « du mécénat ». Surtout, il a prétendu que ces opérations avaient été bien accueillies par les médias en question : « C’est sans doute pour les valeurs de LVMH que nous avons été sollicités à plusieurs reprises durant les dernières décennies. Les vendeurs, les cadres et les journalistes concernés voyant sans doute chez LVMH un ensemble de valeurs qui leur correspond. »

Contacté, le porte-parole du groupe les Echos-le Parisien n’a pas souhaité faire de commentaires, et celui de LVMH n’a pas répondu.