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Médias - Culture

« Je regrette mais j’assume » : quand Hervé Gattegno impose l’interview d’un climatosceptique sur Radio Classique

Contre l’avis des journalistes, le directeur de la rédaction de la station du groupe Les Échos Le Parisien (LVMH) a ordonné fin février la diffusion d’un entretien avec Christian Gérondeau qui conteste la gravité et les causes humaines du réchauffement climatique.

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Villette Pierrick / Abaca

« Ce n’est pas possible d’entendre cela », « Comment osez-vous passer la soupe à un tel climatosceptique ? », « Vous êtes devenus trumpistes ? » Le 21 février dernier, de nombreux auditeurs mécontents ont décidé de partager à Radio Classique leur opinion sur l’invité de la matinale présentée par Davi...

Le fait que nous allons vers un réchauffement climatique inédit ? « Entièrement faux », assure le polytechnicien. La hausse inquiétante du niveau de la mer ? « Complètement faux », commente-t-il. Le rôle nocif des activités humaines sur le climat ? Encore une fois… c’est « faux », assure Gérondeau sur l’antenne du groupe Les Echos Le Parisien. Et d’ajouter : « Le réchauffement que nous constatons actuellement, c’est un phénomène millénaire qui a toujours existé par la voie de cycle. […] Donald Trump dit ‘tout ça est un gigantesque canular’... et il a raison. »

Au-delà des auditeurs, l’évènement a profondément choqué plusieurs salariés de Radio Classique. Car l’interview ayant été préenregistrée, la direction de la radio était parfaitement consciente de son contenu. La veille de sa diffusion, le jeudi 20 février, plusieurs journalistes écoutent ainsi le « PAD » (prêt à diffuser) de l’entretien, prévu pour le lendemain matin. « On s’est rendu compte que le discours tenu était extrêmement problématique, et contraire au consensus scientifique », relate une source. « Tout le monde est monté au créneau, on a protesté, on a proposé plusieurs alternatives », poursuit une autre. Sans succès. « On était sous le choc. On s’est sentis trahis », raconte une journaliste à l’Informé.

Certains s’étonnent aussi du moment choisi pour diffuser la séquence : alors que les journalistes de la station travaillent en majorité du dimanche au jeudi, l’interview a été retransmise un vendredi matin et, de surcroît, pendant les vacances de février, alors qu’une bonne partie des équipes était en congés. « Pour moi, il y a eu une volonté très claire de dissimuler cette interview », estime une salariée. « On a essayé de nous faire passer ça en douce et c’est très choquant », gronde une autre.

Pour calmer les esprits, le directeur de la rédaction Hervé Gattegno se présente finalement devant les troupes dès le lundi suivant pour échanger sur l’évènement. « Nous avons invité cette personne, cette personne ne pouvait pas être en direct donc nous l’avons enregistrée et ensuite nous l’avons diffusée, a-t-il expliqué devant les journalistes. Ces trois décisions ont été prises par moi. Je regrette de l’avoir fait, mais je l’assume ». « Ça ne veut rien dire, s’agace une source interne auprès de l’Informé. Ce que j’y lis, moi, c’est : ‘je n’ai pas eu le choix’ ». En effet, pour de nombreux journalistes, cela ne fait aucun doute : l’interview contestée serait liée à une intervention de l’actionnaire, LVMH. « On sentait qu’Hervé Gattegno avait les mains liées, on a tous compris qu’il y avait eu une intervention de quelqu’un au-dessus de lui », estime ainsi une journaliste. « On a perçu clairement que la décision venait de l’actionnaire », appuie une autre employée.

Interrogé sur cette éventualité, Hervé Gattegno n’a ni infirmé ni confirmé clairement un geste de son employeur, mais a tout de même reconnu des interventions antérieures à cet événement. Bien que « rarissimes », elles « existent », a-t-il concédé. « Ce sont des interventions complètement négligeables sur des points de détail [...] ou des services rendus dans des domaines culturels, parler d’un spectacle plus que d’un autre », a ensuite indiqué Gattegno aux équipes, avant d’assurer qu’il défendait toujours les intérêts de la rédaction, qui est « très libre ». « Il n’y a aucun garde-fou dans une entreprise de presse privée contre une intervention de celui qui nous paye à la fin du mois », a aussi asséné le directeur de la rédaction à ses équipes.

Cet échange est loin d’avoir rassuré en interne : « On était face à un mur… on a compris que si ça devait se repasser, ça se repasserait », regrette ainsi une collaboratrice. « On a demandé des garanties, sans en obtenir », complète une autre. « À partir du moment où on peut diffuser pendant 13 minutes quelqu’un qui raconte n’importe quoi, ça nous semble marquer un précédent inquiétant et dangereux », s’inquiète notamment une journaliste. « Maintenant, on a peur, ajoute une autre. Il n’y a qu’à voir ce qu’il s’est passé à Europe 1 : une fois que le robinet est ouvert, il ne se ferme plus. On suit de près ce qu’il se passe au Parisien, par exemple. » Plusieurs médias ont en effet relaté la façon dont le quotidien, propriété de LVMH, pouvait parfois se montrer frileux à évoquer le groupe de luxe.

« Ça nous donne l’impression que c’est un test : est-ce qu’on va réagir ou pas à ce type d’intervention ? », s’inquiète une journaliste. Il faut dire que la rédaction, isolée par rapport à ses collègues du Parisien et des Echos, ne dispose pas d’une SDJ active. L’événement a d’ailleurs relancé les débats sur la nécessité ou non d’en reformer une afin d’adopter une réaction en cas de problèmes futurs. En sus, l’association Quota Climat a dénoncé l’interview et annoncé saisir l’Arcom, pour manquement au devoir de rigueur de l’information. Selon nos informations, l’autorité de régulation a bien ouvert une instruction sur le dossier.

Contactés, ni Hervé Gattegno, ni David Abiker, ni LVMH n’avaient répondu à nos sollicitations à la publication de cet article.