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Médias - Culture

Dividendes, salaires, jetons… les Bolloré, une famille en or

Vincent et ses quatre enfants ont vu leurs émoluments bondir en 2023. Et ce malgré le rétrécissement de l’empire.

Yannick, Vincent et Cyrille Bolloré en 2022 lors du bicentennaire du groupe familial
Yannick, Vincent et Cyrille Bolloré en 2022 lors du bicentennaire du groupe familial FRED TANNEAU / AFP

« J’ai beaucoup reçu. Je suis né avec une cuillère en argent dans la bouche. [...] Les Anglais disent qu’il y a trois périodes dans la vie : learning, earning, giving, c’est-à-dire on rend. » Ainsi Vincent Bolloré évoquait son rapport à l’argent devant les députés le 13 mars. À y regarder de plus prè...

Mais ce n’est pas tout. Vincent et ses quatre enfants (Sébastien, Yannick, Cyrille et Marie) perçoivent aussi des rémunérations en tant que dirigeants, dont le cumul atteint 21 millions d’euros en 2023, et pourrait même dépasser 31 millions en 2024, selon les calculs de l’Informé. Ces émoluments ont fortement augmenté ces dernières années, car chacun des membres a décroché de plus en plus de casquettes au sein de l’empire, et donc le salaire qui va avec. Ainsi, Vincent touche une rétribution comme PDG de la Compagnie de l’Odet et un autre comme conseiller du président du directoire de Vivendi. Cyrille est rémunéré en tant que patron du groupe Bolloré, mais aussi en tant que dirigeant de sa filiale Bolloré Transport & Logistics Corporate. Yannick émarge à la fois comme PDG d’Havas, comme président du conseil de surveillance de Vivendi, et comme vice-président du groupe Bolloré. Seule Marie, la benjamine, ne cumule pas de responsabilités, et se retrouve comme la plus mal payée de la fratrie.

Rentrons dans le détail en commençant par le patriarche, Vincent, qui vient d’avoir 72 ans et qui est officiellement parti en retraite en 2022. Sa rémunération s’est élevée l’an dernier à 5,4 millions d’euros, soit presque deux millions de plus qu’avant sa vraie-fausse retraite. En particulier, il a empoché 1,3 million d’euros comme PDG de la Compagnie de l’Odet, une holding employant 13 salariés et réalisant 205 000 euros de chiffre d’affaires propre, dont l’activité quasi unique est d’être le principal actionnaire du groupe Bolloré. Début 2023, la part fixe de ce salaire de PDG a été augmentée de 21 %, pour atteindre 900 000 euros. Parallèlement, a été ajouté un bonus variable pouvant aller jusqu’à un an de salaire fixe. Mieux : le septuagénaire a besoin d’être secondé dans cette tâche. Il a recruté comme directeur général délégué de la Compagnie de l’Odet son fils Sébastien, qui empoche à ce titre lui aussi 1,3 million d’euros.

Ces traitements plantureux peuvent étonner quand on écoute Vincent Bolloré parler de son quotidien. C’était encore à l’Assemblée nationale, le 13 mars dernier.  « Je ne suis plus rien dans ce groupe. […] J’ai pris ma retraite le 17 février 2022. J’ai laissé ma place opérationnelle à mes successeurs qui dirigent admirablement, puisque ça marche encore mieux depuis que je suis parti. Je suis resté conseil, mais y passant peu de temps. Je me suis lancé dans la philanthropie, la générosité ». Charité bien ordonnée commence par soi-même…

Cyrille Bolloré profite aussi largement des mannes de l’empire. Avec 7,5 millions d’euros touchés en 2023, soit davantage qu’un dirigeant du CAC 40 (6,7 millions d’euros en moyenne), il est le mieux payé de la fratrie. Depuis qu’il est devenu PDG du groupe Bolloré en 2019, son salaire fixe a quadruplé, passant de 1,1 million d’euros, à 1,4 million, puis à 1,9 million, et enfin à 4,4 millions d’euros depuis cette année, ce qui est officiellement justifié par « les responsabilités qu’il exerce et les études portant sur les rémunérations de fonctions comparables ». En y ajoutant ses autres émoluments, il tutoiera désormais les 10 millions d’euros par an. Pourtant, sur la même période, le chiffre d’affaires du groupe Bolloré a suivi la courbe inverse : il a chuté de 25 à 14 milliards d’euros (de 9 à 3 milliards hors Vivendi), suite à la cession de la logistique et des activités africaines.

Pareillement, Yannick est devenu président du conseil de surveillance de Vivendi en 2018. Depuis, les revenus du groupe de médias ont chuté de 14 à 10,5 milliards d’euros, suite à la vente d’Universal Music - une opération qui a aussi réduit d’un tiers la valeur en Bourse. Pourtant, sa rémunération de président du conseil de surveillance vient de bondir de 50 %, passant de 400 000 à 600 000 euros, une somme « en ligne avec la rémunération fixe médiane des présidents non exécutifs du CAC 40, de l’ordre de 600 000 euros par an », indique le rapport annuel. Déjà, en 2022, son salaire fixe chez Havas était passé de 1,05 à 1,5 million d’euros, pour « réduire l’écart significatif qui s’était accentué entre sa rémunération cible et celles de ses concurrents directs ».

Quant à Marie, elle est directrice de la division Systèmes et Télécoms depuis 2018, et a ainsi empoché 480 000 euros en 2023. C’est deux fois plus que ce qu’elle touchait en 2017-18, lorsqu’elle dirigeait les applications de mobilité électrique (Blue Solutions).

En complément de ces salaires généreux, plusieurs membres de la famille encaissent aussi des jetons de présence en contrepartie de leur participation aux conseils d’administration des sociétés du groupe. C’est notamment le cas pour des filiales luxembourgeoises, qui appliquent un généreux système baptisé « tantième », où les administrateurs empochent une fraction des bénéfices. Cela est même parfois imposé par les statuts, comme chez Socfin, Socfinaf et Socfinasia (trois sociétés détenant des plantations en Afrique et en Asie), où 10 % des dividendes bruts de l’année doivent ainsi être versés aux membres du conseil d’administration. Grâce à cela, Vincent et Cyrille, qui siègent aux conseils de six holdings luxembourgeoises, ont empoché environ 2,5 et 2 millions d’euros respectivement (cf. encadré ci-dessous).

Enfin, la dynastie d’Ergué-Gabéric (Finistère) s’est aussi accordée ces dernières années moult primes exceptionnelles pour des motifs divers. Cyrille, en raison de son « implication déterminante » dans la cession des activités logistiques à CMA CGM pour 4,85 milliards d’euros, va ainsi toucher un bonus de 7 à 12 millions d’euros. Yannick, comme PDG d’Havas, a empoché 180 000 euros en 2021 pour « son implication dans la rétention de clients stratégiques » (sic), puis 500 000 euros l’année suivante pour le rachat de huit petites agences. Et le directoire de Vivendi va aussi recevoir une prime pour le découpage du groupe en quatre sociétés indépendantes, qui ira jusqu’à un an et demi de salaire fixe.

Contactés, le groupe Bolloré et Canal+ n’ont pas répondu, tandis que Vivendi précisait que le salaire fixe de Yannick Bolloré est resté inchangé depuis 2022, qu’il n’avait pas touché de prime exceptionnelle en 2023, et que l’acquisition définitive des actions gratuites est soumise à l’atteinte d’objectifs.

Le jackpot d’Arnaud Lagardère et Maxime Saada

La générosité de Vincent Bolloré ne s’arrête pas à ses enfants. Plusieurs de ses collaborateurs en profitent aussi pleinement. Ainsi d’Arnaud Lagardère, devenu simple patron de filiale depuis le rachat de Lagardère par Vivendi l’an dernier, et qualifié de « garçon absolument remarquable, fidèle, courageux » par le milliardaire catholique. Au total, il a touché 3,5 millions d’euros l’an dernier, soit presque le double de ses émoluments lors de son arrivée à la tête du groupe (1,9 million en 2004). Pourtant, sur la même période, le chiffre d’affaires du groupe a été divisé par deux… Fin février, son salaire fixe de PDG du groupe Lagardère a été augmenté de 49 %, passant de 1,14 à 1,7 million d’euros. À cela s’ajoute un bonus variable, qui peut aller jusqu’à un an et demi de salaire fixe, soit 2,55 millions. Le total peut donc atteindre désormais 4,25 millions, contre 3,42 millions auparavant. Officiellement, cela compense le fait que l’héritier ne touche pas d’actions gratuites, mais aussi « l’accompagnement de M. Lagardère dans le tournant stratégique du groupe Lagardère à la suite de la prise de contrôle par Vivendi ». En effet, le sexagénaire a été plus que coopératif avec son nouvel actionnaire, et ne tarit pas d’éloges à son sujet : « Quand je suis avec Vincent, j’ai l’impression d’entendre et de voir Jean-Luc, le charisme, la vision, l’optimisme, la liberté vis-à-vis de l’establishment… J’ai retrouvé un père », déclarait-il à Libération. Hélas, « Junior » n’a pas profité longtemps de cette augmentation. Il y a un mois, il a dû démissionner de son poste de PDG, ayant été provisoirement interdit de gestion par un juge, et donc renoncer à son salaire.

Autre fidèle récompensé pour ses bons et loyaux services : Maxime Saada. Son salaire de président du directoire de Canal+ a grimpé début 2023 de 1,2 à 1,3 million, puis un an plus tard à 1,55 million d’euros. À cela s’ajoute un bonus variable qui peut aller jusqu’à 1,1 an de salaire fixe. La somme des deux peut donc désormais grimper jusqu’à 3,25 millions d’euros. Le boss de Canal touche aussi quelques zakouskis. D’abord, un salaire de membre du directoire de Vivendi : 75 000 euros de fixe, plus un variable allant jusqu’à 75 000 euros. Ensuite, une prime exceptionnelle pour la scission de Vivendi, qui pourra aller jusqu’à un an et demi de salaire fixe et sera versée en 2024-25. En outre, des actions Vivendi gratuites en fonction des performances (celles attribuées l’an dernier valent 430 000 euros). Mais aussi une compensation en cash des actions gratuites perdues avec la cession d’Universal Music (210 000 euros). Ou encore des jetons de présence comme administrateur chez Gameloft (25 000 euros). Et enfin 400 000 euros versés par la chaîne cryptée « au titre de l’article 82 du Code général des impôts » (interrogé, le groupe n’a pas voulu expliquer ce dont il s’agit). Au total, la rémunération attribuée à l’heureux élu en 2023 s’élève donc à 3,8 millions d’euros. À titre de comparaison, son prédécesseur Bertrand Méheut disposait d’un salaire fixe de 900 000 euros, plus d’un variable pouvant aller jusqu’à 2 ans de salaire fixe, soit au total 2,7 millions d’euros maximum.

Rémunérations versées en 2023 (en euros bruts)

Vincent Bolloré : 5 373 536 euros

  • PDG de la Compagnie de l’Odet : fixe de 900 000 euros + variable jusqu’à 900 000 euros (380 683 euros en 2023)
  • conseiller du président du directoire de Vivendi : 1 548 372 euros (dont variable 637 500 euros et 140 000 euros en actions gratuites)
  • administrateur des holdings luxembourgeoises Financière du Champ de Mars, Nord-Sumatra Investissements et Plantations des Terres Rouges : 1 060 000 euros
  • administrateur de Socfin* : 316 098 euros
  • administrateur de Socfinasia* : 1 102 096 euros
  • administrateur de Socfinaf* : 29 687 euros
  • jetons de présence : 36 600 euros

Cyrille Bolloré : 7 458 083 euros

  • PDG du groupe Bolloré : fixe passé de 1,1 million d’euros en 2019 à 1,4 million, puis à 1,9 million en 2023, puis à 4,4 millions en 2024 + 674 820 euros en actions gratuites + 6 816 euros d’avantages en nature + 7 à 12 millions d’euros de prime exceptionnelle en 2024-25 en fonction du cours de Bourse suite à la cession de la logistique
  • PDG de Bolloré Transport & Logistics Corporate : fixe de 1,25 million d’euros de fixe + variable jusqu’à 1,875 million d’euros (1,25 million en 2023)
  • administrateur des holdings luxembourgeoises Financière du Champ de Mars, Nord-Sumatra Investissements et Plantations des Terres Rouges : 600 000 euros
  • administrateur de Socfin* : 316 098 euros
  • administrateur de Socfinasia* : 1 102 096 euros
  • administrateur de Socfinaf* : 29 687 euros
  • jetons de présence : 328 566 euros (Odet, Bolloré, Vivendi, Universal Music)

Yannick Bolloré : 5 167 308 euros

  • président du conseil de surveillance de Vivendi : fixe de 400 000 euros (600 000 euros à partir de 2024)
  • PDG d’Havas : fixe de 1,5 million d’euros + variable jusqu’à 1,5 million (1,5 million en 2023) + 20 128 euros d’avantages en nature + 559 000 euros en actions gratuites Vivendi + 105 000 euros en compensation en cash des actions gratuites Vivendi non touchées suite à la cession d’Universal Music
  • vice-président du groupe Bolloré : 626 360 euros en 2023 (301 360 euros de fixe et 325 000 euros de variable) + 332 520 euros en actions gratuites
  • jetons de présence : 124 300 euros (Odet, Bolloré, Vivendi, Lagardère)

Sébastien Bolloré : 2 124 647 euros

  • DG délégué de la Compagnie de l’Odet : fixe de 900 000 euros + variable jusqu’à 900 000 euros (380 683 euros en 2023) + 372 854 euros d’avantages en nature (voiture et logement de fonction)
  • direction du développement du groupe Bolloré : fixe de 171 360 euros + 146 700 euros d’actions gratuites
  • jetons de présence : 163 050 euros (Odet, Bolloré, Vivendi, Gameloft, Bigben Interactive)

Marie Bolloré : 708 268 euros

  • présidente d’IFER : fixe de 330 000 euros + variable de 150 000 euros en 2023
  • jetons de présence : 81 568 euros (Odet, Bolloré)
  • 146 700 euros d’actions gratuites Bolloré

*Cette société publie la rémunération globale versée à tous les administrateurs mais pas la rémunération individuelle de chaque administrateur. Cette dernière a donc été estimée en divisant la rémunération globale par le nombre d’administrateurs.