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Derrière le prestige, un climat social tendu au lycée français d’Ankara

Manque de dialogue, problèmes de gestion du personnel… Lassés par le management de la direction et le peu de soutien de leur hiérarchie, une dizaine de profs et d’employés administratifs ont fait leurs cartons cet été.

La ville d’Ankara, en Turquie.
La ville d’Ankara, en Turquie. Paul Biris / Getty Images

C’est la rentrée au lycée français d’Ankara, en Turquie. Cette semaine, le millier d’élèves que compte l’établissement revient joyeusement fouler les salles de classe et la cour de récré… Contrairement à une partie du personnel. Selon nos informations, une dizaine de professeurs ou employés administr...

À première vue, y enseigner est pourtant un job enviable : prestigieux, l’établissement, vieux de 80 ans, fait office de vitrine de la culture tricolore à l’étranger. Cosmopolite, il accueille la progéniture de nombreux diplomates ou expatriés internationaux, et le corps professoral y vise l’excellence. Charles de Gaulle se veut d’ailleurs, selon les termes de la proviseure Sandra Pardo, « un lycée où le bien-être et la réussite de tous et toutes sont une priorité ». L’envers du décor semble moins réjouissant. Manque de dialogue social, problèmes de gestion du personnel, direction « peu à l’écoute » et aux réponses « très sèches » Tout au long de l’année écoulée, l’ambiance semble s’être tendue au gré des déconvenues.

« Pris au piège »

Beaucoup regrettent d’abord des décisions jugées brutales. Fin décembre, des professeurs, embauchés en contrat local, se voient ainsi imposer de souscrire à la sécurité sociale turque - alors qu’ils pouvaient jusqu’alors choisir de cotiser uniquement à la Caisse des Français à l’étranger (CFE), la sécu des expatriés. Un changement soudain, et surtout coûteux : 15 % de leur salaire leur sont désormais prélevés, les privant de plusieurs centaines d’euros pour la plupart d’entre eux. « Ça nous est tombé dessus du jour au lendemain, sans que l’on soit prévenus en amont ou qu’on nous propose une solution pour compenser…, assure Caroline (1), une ancienne prof. Les collègues l’ont très mal pris. » L’illustration de changements que la direction décrète « verticalement », « sans aucun dialogue », regrette un employé actuel du lycée.

Autre exemple, la veille des vacances scolaires d’octobre, la consigne passe par mail : les collaborateurs en contrat local ont l’obligation d’ouvrir un compte bancaire en Turquie, sans quoi ils ne toucheront pas leur salaire. « Je l’ai pris comme un ultimatum, se souvient Caroline. On était un certain nombre à avoir un compte en France, on avait jusqu’alors la liberté de choisir. » Désormais, plus de négociation possible. Si tous les employés comprennent le besoin de coller à la loi turque, la forme leur pose problème et nourrit un sentiment d’« incertitude » ou d’être « pris au piège » pour certains. « Si on avait été prévenus avant la rentrée de ces nouvelles obligations, je ne serais peut-être pas restée », assure l’enseignante, désormais partie. D’autant que les employés subissent depuis des mois l’inflation galopante en Turquie, sans que les salaires ne suivent pour l’instant.

En janvier, les syndicats ont adressé une pétition à la direction de Charles de Gaulle et de l’AEFE - l’institution qui gère les établissements français à l’étranger - pour demander une revalorisation de l’indice des personnels de droit local. « C’est indéniable : chaque jour, nous perdons un peu plus de notre pouvoir d’achat. Aujourd’hui, la situation est extrêmement difficile à vivre pour chacun d’entre nous », écrivent-ils dans leur courrier. Ils demandent aussi une compensation rétroactive à hauteur de 15 % pour ceux qui ont dû passer à la sécurité sociale turque. Le mois suivant, le directeur général de l’AEFE leur a répondu, en assurant faire « toute confiance » à la proviseure du lycée Charles de Gaulle d’Ankara.

Contactée par l’Informé, l’AEFE indique que « la direction de l’établissement s’efforce par ailleurs d’améliorer les conditions de travail des personnels ». Avant d’assurer que la prime de cherté de la vie a augmenté et qu’une « prime exceptionnelle pour répondre à l’inflation actuelle en Turquie » a été mise en place - sans préciser quand ni pour quel montant. « L’établissement travaille sur une refonte de la grille des salaires », précise aussi l’agence pour l’enseignement français à l’étranger. En attendant, bon nombre de collègues viennent travailler « la boule au ventre » selon Judith (1), une professeure tout juste partie.

« L’impression d’être malmenée »

En outre, le cas d’une documentaliste, mise à la porte au printemps, a particulièrement choqué au sein de l’établissement. Responsable du CDI depuis 2019, la jeune femme a attaqué le lycée devant la justice turque, où elle dénonce un licenciement « abusif ». Nadia (1) se dit victime d’un conflit avec la proviseure. « La direction était tout le temps sur mon dos, je me sentais souvent humiliée en réunion de service », assure-t-elle. Une de ses collègues, qui a témoigné en sa faveur dans le cadre de son action en justice, confirme à l’Informé le « mal-être » de la documentaliste : « Elle est sortie plusieurs fois de réunion en pleurant, elle avait l’impression d’être malmenée, d’avoir sans cesse des remarques désobligeantes malgré sa bonne volonté et le succès de ses projets. »

Cette prof lui avait conseillé d’écrire aux syndicats en 2021 pour signaler sa détresse - ce qu’elle a fait. Après son licenciement, Nadia envoie un mail à la direction - avec en copie le DRH de l’AEFE et des députés européens - où elle demande des explications et accuse la proviseure : « J’ai exprimé mes préoccupations concernant votre comportement à mon égard, notamment votre façon de communiquer de manière agressive et dégradante, vos remarques humiliantes devant mes collègues et votre tendance à m’assigner des tâches excessives ». L’Agence pour l’enseignement français à l’étranger répond à l’Informé qu’« aucune plainte n’a été déposée contre la direction pour harcèlement » et que c’est pour l’établissement « un sujet d’attention prioritaire ». L’ex-documentaliste y indique aussi avoir saisi la psychologue du lycée et de l’AEFE dès 2021.

Là où la direction lui reproche son incompétence, Nadia assure dans sa plainte qu’elle n’a eu « aucun avertissement » des responsables de l’établissement et qu’elle n’a « pas été soutenue » pour mener à bien ses missions. Le lycée lui impute par exemple une mauvaise organisation de la bibliothèque ou le fait que les élèves n’empruntent pas assez de livres. « J’avais de bons retours, des élèves et des professeurs, se défend au contraire l’ex-documentaliste. L’ancien proviseur m’avait même félicitée, en disant que j’avais donné le goût de la lecture à plus d’un élève. » Ironie du calendrier, la jeune femme était inscrite, avec l’aval du lycée et de l’AEFE, à une formation sur la gestion d’un CDI qui se tenait le mois suivant.

D’autres aspects de son courrier de licenciement ont provoqué un « profond malaise » chez la jeune femme. Ici, la direction fait référence à son congé maternité, pour expliquer qu’elle a mis du temps à pouvoir l’observer en exercice. Là, elle lui reproche d’avoir recommandé le film « Maman j’ai raté l’avion » dans un projet autour du thème de Noël. « J’avais fait un calendrier de l’avent, que je nourrissais chaque jour avec des anecdotes, des conseils de lecture ou de films », explique la documentaliste. Si la jeune femme pensait que la comédie familiale pourrait plaire aux élèves, la direction n’est pas de cet avis. « Vous proposez des extraits d’un film de la culture populaire, alors que vous pouviez vous référer à des milliers d’œuvres », assène la lettre de licenciement, avant de lui reprocher un manque de références culturelles évident. L’institution assure cette décision a été prise « en concertation avec l’AEFE et l’Ambassade, en conformité avec le droit du travail turc ainsi qu’avec le règlement interne du travail de l’établissement ».

« Déçus et désillusionnés »

À l’image de Nadia, ils sont plusieurs à avoir multiplié les alertes auprès de divers interlocuteurs tout au long de l’année scolaire. « On n’a pas arrêté d’envoyer des mails, d’appeler la ligne d’aide psychologique de l’AEFE, retrace Caroline. On a eu l’impression de ne pas être entendus ». En novembre 2022, les syndicats ont adressé un courrier à la proviseure, au directeur de l’AEFE et à la conseillère de coopération et d’action culturelle de France à Ankara, pour demander un « véritable dialogue social constructif » afin de sortir de l’« impasse » après « une suite d’annonces, sans discussions ni négociations possibles », qui ne constituent à leurs yeux que des « reculs ». En janvier 2023, une enseignante écrit à une responsable de l’AEFE pour faire remonter le climat social du lycée. « Je parle en mon nom mais de plus en plus de collègues sont mal à l’aise et songent à partir, écrit la professeure avant d’assurer qu’elle en perd le sommeil. Nos élèves sont adorables mais les conditions de travail détestables et le manque de considération flagrant. »

Des signalements qui, semble-t-il, n’ont pas abouti. Les membres du personnel sur le départ, la plupart sur le point de rejoindre un autre pays, ont encore rencontré des problèmes pour le versement de leur paie. « Comme on déménage et qu’on doit clôturer notre compte en banque avant de partir, les syndicats ont demandé que nos salaires de juillet et août soient versés en France, explique une membre du personnel partante. Là, nous avons fait face à un refus catégorique de la direction. » Début juin, la professeure a écrit à une responsable de l’ambassade pour lui demander de l’aide. « Nous sommes assez nombreux à quitter le lycée en cette fin d’année, par dépit, car nous avons le sentiment d’être en insécurité, car nous sommes déçus et désillusionnés. » Auprès de l’Informé, l’AEFE avance de son côté que ces départs « interviennent après deux années pendant lesquelles les mouvements de personnels étaient limités en raison de l’épidémie de COVID ».

Le mois suivant, la même enseignante a signalé à nouveau le problème à divers responsables de l’ambassade et de l’AEFE : « Mes collègues sont dans le même désarroi, tout ça, je le répète, pour simplement recevoir son salaire. » « J’ai quitté l’établissement parce que j’en avais marre de tous ces problèmes de dialogue », conclut Joséphine (1), une autre professeure. « Pour améliorer la communication avec les personnels, il a mis en place une lettre d’information sur l’actualité RH envoyée une fois toutes les 6 semaines avec des retours positifs des représentants du personnel », indique l’AEFE à l’Informé. Dès le mois de janvier, la pétition écrite par le personnel mettait en garde les structures d’enseignement françaises à Ankara face à leurs conditions de travail : « Nos établissements vont perdre rapidement en attractivité et nous risquons, à court moyen terme, de faire face à des difficultés de recrutement aussi bien de personnels de droit local que de personnels détachés. »

(1) Les prénoms ont été modifiés à la demande des témoins