Offrez un coup d’avance à vos collaborateurs

Médias - Culture

CNews, LCI, BFM… RSF va mesurer le pluralisme grâce à l’intelligence artificielle

Alors que l’Arcom doit contrôler que les chaînes info respectent la diversité des points de vue, Reporters sans frontières va faire appel à son propre prestataire.

Photo
JEAN-MARC BARRERE / Hans Lucas via AFP

Les chaînes d’information en continu bientôt sous l’œil de l’IA. Selon nos informations, Reporters sans frontières (RSF) va recourir à des outils d’intelligence artificielle pour collecter et analyser l’intégralité de leurs programmes, a appris l’Informé. L’association de défense des journalistes cherche ainsi à détecter des manquements dans la pluralité des opinions exprimées à l’antenne de CNews, BFM, LCI ou Franceinfo par les chroniqueurs, animateurs et invités (autres que les hommes politiques déjà pris en compte). Cette initiative fait suite à l’arrêt rendu il y a un an par le Conseil d’État après une plainte de l’organisation non gouvernementale (ONG). La plus haute juridiction administrative avait jugé que le pluralisme (imposé par la loi) impliquait de prendre en compte « la diversité des courants de pensée et d’opinions représentés par l’ensemble des participants aux programmes, y compris les chroniqueurs, animateurs et invités (...), et pas uniquement le temps d’intervention des personnalités politiques. » Tout en laissant le soin à l’Arcom de déterminer comment exercer un tel contrôle sans empiéter sur la liberté d’expression. Marchant sur des œufs, le gendarme de l’audiovisuel a adopté un « mode d’emploi » le 17 juillet dernier lors d’une délibération. « Nous entendons faire le test de son application et avons pris attache pour cela avec des sociétés opérant dans le champ de l’intelligence artificielle, explique à l’Informé Thibaut Bruttin, directeur général de RSF. À terme, si les travaux venaient à montrer des déséquilibres manifestes et durables sur les périodes prévues par la délibération, RSF pourrait saisir à nouveau l’Arcom. »

En pratique, l’autorité publique indépendante a expliqué que son appréciation se fera sur une durée d’un mois pour les chaînes d’information en continu (trois mois pour tous les autres éditeurs). Concrètement, trois critères seront examinés : la diversité des intervenants, celle des thèmes abordés, et celle, enfin, des points de vue exprimés. Si les deux premières exigences semblent a priori respectées par les chaînes infos, la troisième pourrait davantage poser problème. C’est d’ailleurs sur ce point-là que l’Arcom, appliquant sa nouvelle doctrine, a finalement mis en garde CNews, jugeant que, sur le mois examiné, « de nombreux sujets apparaissaient traités de manière univoque, les points de vue divergents demeurant très ponctuels ». Pour identifier de nouveaux manquements, Thibaut Bruttin affiche une grande confiance dans les capacités de l’IA. « Les grands modèles de langage (LLM) sont aujourd’hui capables de comprendre les opinions exprimées sur un sujet », assure-t-il, avançant des premiers retours d’expérience très positifs. L’Arcom a d’ailleurs aussi étudié l’utilisation de cette technologie pour appliquer ses nouvelles règles, comme l’avait révélé les Jours.

De leur côté, les chaînes ont pris des dispositions pour respecter les nouvelles règles en vigueur. Comme l’indiquait le patron de CNews, Serge Nedjar au Figaro : « avec Thomas Bauder, le directeur de l’information, nous avons développé une solution en interne. Nous travaillons chaque jour afin de diversifier au mieux la variété des sujets, des thématiques, des intervenants, des points de vue. Nous prenons cela au sérieux et nous sommes extrêmement vigilants ». Auditionné en juillet par l’Arcom, le directeur général de Canal+ pour la France Gérald-Brice Viret avait annoncé la création d’une « direction du pluralisme ».

Les dirigeants de la chaîne n’ont pas détaillé quelles modifications concrètes ils avaient apportées à leurs programmes. Toutefois, CNews a multiplié ces derniers mois les chroniqueurs se proclamant de gauche. Michel Onfray a décroché une émission hebdomadaire deux semaines après l’arrêt du Conseil d’État. D’autres, un temps encartés au PS (Julien Dray, André Vallini, Karim Zeribi, Céline Pina, Amine El Khatmi, Paul Melun…), au Parti communiste (Olivier Dartigolles), au PSU (Gérard Carreyrou), ou encore chez les Verts (Rachel Khan) sont aussi apparus plus souvent. Sans oublier Marc Menant ou Éric Naulleau, qui se réclament toujours de gauche. Mais les détracteurs de CNews pointent que ces « cautions » expriment, comme les autres intervenants, une même ligne « identitaire ». Pour eux, la diversité des opinions n’aurait donc pas réellement progressé depuis l’arrêt du Conseil d’État, d’autant que les chroniqueurs de gauche qui défendaient une autre ligne (Laurent Joffrin, Caroline Mecary…) ont quitté l’antenne depuis longtemps.

Il y a un an, la décision des juges du Palais Royal avait suscité une vive polémique de la part des présentateurs et chroniqueurs de CNews. Les plus véhéments qualifiaient RSF de « syndicat de commissaires politiques » (Mathieu Bock-Côté). « On est tombé dans la dictature de la bien-pensance », ajoutait Marc Menant. « On est à deux doigts d’avoir un ministère de la Censure », abondait Yoann Usaï...  Le dirigeant de l’association de l’époque, Christophe Deloire, aujourd’hui décédé, invité en février 2024 à venir s’expliquer dans l’Heure des pros, avait été vivement malmené par un Pascal Praud en colère.

RSF avait également subi des attaques sur Internet avec la création de faux sites détournant son logo et sa charte graphique, rebaptisant l’organisme « Sectaires sans frontières ». L’association avait repéré que cette campagne était menée par une agence de communication, Progressif Media, dont Vivendi détient 8,5%. Le groupe contrôlé par Vincent Bolloré l’a aussi installé dans le même immeuble que sa chaîne CNews. À l’époque, Vivendi avait reconnu faire appel à cette structure, mais avait indiqué ne pas être au courant d’éventuelles pratiques illégales. RSF avait porté plainte contre X pour usurpation d’identité et pratiques commerciales trompeuses. L’affaire est toujours en cours.