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Continuer la lectureLa Savoie accusée de soutenir abusivement les projets de Stéphane Courbit
Le vice-président du département est visé par une plainte pour « prise illégale d’intérêt, corruption et trafic d’influence ». Les affaires hôtelières du producteur télé à Courchevel et Val d’Isère auraient prospéré grâce à son entremise.
L’affaire a fait grand bruit à Courchevel en mars dernier. Stéphane Courbit et deux de ses sociétés ont été condamnés par le tribunal correctionnel d’Albertville à 4 millions d’euros d’amende, dont un million avec sursis, pour avoir commis trois délits. D’abord, ils avaient construit trois chalets juste en face des Airelles (le palace acheté par l’homme d’affaires en 2007) sans respecter le plan local d’urbanisme (PLU). Ensuite, les édifices étaient très différents de ceux déclarés dans le permis de construire : la surface au sol était de 6 198 mètres carrés, contre 2 976 mètres carrés octroyés. Enfin, lorsque la mairie a constaté l’infraction et ordonné l’arrêt des travaux, ceux-ci ont quand même continué.
Le jugement souligne que le montant de la douloureuse « est très en deçà des maximums prévus par la loi, à savoir 6 000 euros par mètre carré construit pour une personne physique et 30 000 euros pour une société ». Théoriquement, l’homme d’affaires était donc passible d’une amende de 19 millions d’euros, et chaque société de 97 millions d’euros.
Fidèle à sa réputation de discrétion, le pape de la téléréalité n’a pas assisté à son procès, ni même fourni les éléments demandés par les juges sur son patrimoine, ni sur celui de la société porteuse du projet, la SNC Solières. Selon ses comptes, cette structure a levé 4 millions d’euros de capitaux et 110 millions de dettes, ce qui donne une idée de ses ambitions. À son bilan, les trois chalets sont valorisés 46 millions d’euros, plus 53 millions d’euros pour les terrains.
Heureusement, dans cette affaire, le producteur de Koh Lanta et Touche pas à mon poste a bénéficié de deux bonnes fées : la commune et le département de la Savoie. Durant l’enquête, la direction départementale des territoires a ainsi rendu au parquet un rapport qui ne pipait mot du non-respect du PLU, et qui expliquait qu’un tel chantier ne pouvait s’arrêter du jour au lendemain après l’arrêté d’interruption. Puis la mairie a accordé un permis de construire régularisant a posteriori les constructions, autorisation qui est contestée devant le tribunal administratif par l’association Courchevel patrimoine et environnement.
Surtout, la ville et le département ont chacun vendu à Stéphane Courbit une bande de terrain des deux côtés des chalets lui permettant de revenir dans les clous du PLU. Mieux encore, les deux collectivités lui ont consenti un prix d’ami : 2,4 et 2,2 millions d’euros respectivement, soit 5 000 et 5 200 euros du mètre carré, très loin des tarifs pratiqués dans ce quartier, le Jardin alpin, le plus cher de la station. Stéphane Courbit lui-même avait acheté le terrain de l’un des chalets pour 27 000 euros du mètre carré en 2019. « La quasi-totalité de cette servitude n’est pas constructible, ce qui explique le prix au mètre carré », explique à l’Informé le maire Jean-Yves Pachod. À l’origine, l’édile avait même proposé un prix trois fois moins élevé, mais le conseil municipal a voté contre, et il a donc dû revoir le montant à la hausse. Là encore, cette cession est contestée en justice par l’association Courchevel patrimoine et environnement.
Un des membres de cette association, Isabelle Monsenego, dénonce la mansuétude du conseil départemental envers le producteur télé. Selon nos informations, cette conseillère municipale d’opposition a porté plainte l’an dernier pour « prise illégale d’intérêt et recel, corruption passive et active, trafic d’influence actif et passif ». Si cette plainte avec constitution de partie civile est formellement déposée contre X, elle dénonce en pratique le soutien apporté par le département à l’homme d’affaires.
Elle s’interroge d’abord sur les liens potentiellement incestueux entre les deux parties à Val d’Isère. En 2016, Stéphane Courbit et la Société de développement de la Savoie (une société d’économie mixte dont le principal actionnaire à 36,2 % est le département) ont en effet créé ensemble une filiale commune baptisée V2I. Cette structure a racheté pour 19 millions d’euros l’hôtel-restaurant le Brussel’s, en a gardé les murs puis revendu le fonds de commerce à Courbit pour 4,3 millions d’euros. Le bâtiment a ensuite été démoli pour laisser place à un palace 5 étoiles, l’hôtel Airelles, un investissement de 36 millions d’euros avec V2I comme maître d’ouvrage. La Société de développement de la Savoie, qui détenait initialement 48,8 % de V2I, s’est désengagée progressivement, jusqu’à sa sortie définitive en 2022.
La plainte d’Isabelle Monsenego pointe aussi le soutien apporté par le département à Stéphane Courbit dans le conflit autour du Lake Hôtel (ex-Mercure) de Courchevel, litige que nous avons détaillé dans notre premier épisode. Les murs de l’hôtel sont détenus par une copropriété dirigée par Isabelle Monsenego qui est en conflit avec l’entrepreneur. Elle a d’ailleurs porté plainte en tant que gérante de cette société civile immobilière. Ici, le magnat projetait à nouveau de confier à la Société d’aménagement de la Savoie une partie (architecture extérieure) des travaux de rénovation. Mais le projet n’a pas abouti en raison du désaccord avec les copropriétaires.
Mais ce n’est pas tout. Selon la plainte, Stéphane Courbit a aussi bénéficié du soutien « systématique et déséquilibré » de la Facim (Fondation pour l’action culturelle internationale en montagne) « à l’encontre de ses propres intérêts ». Financée par le département, cette structure était présidée jusqu’à l’an dernier par le président du conseil départemental lui-même, Hervé Gaymard. À l’origine, le terrain sur lequel a été construit le Lake Hotel appartenait à la Facim, qui a conservé certains pouvoirs, notamment un droit de préemption sur le fonds de commerce. Isabelle Monsenego s’étonne de l’attitude de la Facim lorsqu’en 2015, Accor a vendu le fonds de commerce à Stéphane Courbit et son associé François Dubrule pour une bouchée de pain : seulement 600 000 euros. Deux ans plus tard, une expertise commandée par Courbit et Dubrule eux-mêmes le valorisera à 6 millions d’euros… Mieux : la Facim avait reçu une offre concurrente émanant du groupe Lavorel, qui proposait un million d’euros, selon Isabelle Monsenego. Mais la fondation n’a pas donné pas suite à cette contre-proposition, ni exercé son droit de préemption, laissant donc libre cours à Courbit et Dubrule.
En outre, la Facim détient une chambre, ce qui lui permet de voter en assemblée générale des copropriétaires. En 2017, la Facim et Stéphane Courbit ont ainsi été les seuls à voter contre le principe d’une vente de l’hôtel. La fondation a aussi soutenu le référé engagé (en vain) par l’homme de télé pour s’opposer au vote sur cette vente.
Au final, la plainte accuse donc Stéphane Courbit, François Dubrule, leurs sociétés, ainsi qu’Accor, de « recel de prise illégale d’intérêt, corruption et trafic d’influence ». Côté département, elle soupçonne de « prise illégale d’intérêt, corruption et trafic d’influence », Franck Lombard, qui est à la fois vice-président de la collectivité et PDG de la Société d’aménagement de la Savoie. Il a par ailleurs participé à la commission permanente du département autorisant la vente de la bande de terrain à Courchevel.
Contactés, Stéphane Courbit, François Dubrule et son groupe Valuestate, le département, la Facim et Franck Lombard n’ont pas répondu.