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Luxe

Comment Bernard Arnault a accumulé plus de 18 milliards d’euros sans (quasiment) payer d’impôts

Le patron de LVMH a mis en place un écheveau de holdings personnelles dans lesquelles s’entassent les dividendes record versés par le géant du luxe ces 12 dernières années. De quoi largement échapper au fisc.

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EMMA DA SILVA / AFP

Voilà une publicité dont se serait bien passé le dirigeant du plus grand groupe de luxe au monde. Lors d’un récent colloque organisé à l’Assemblée nationale par le député François Ruffin, Gabriel Zucman est venu défendre sa fameuse taxe. Pour illustrer son propos, l’économiste a pris comme exemple l’...

Pour l’économiste, l’unique chèque fait au fisc se résume à l’impôt sur les bénéfices de 25 % payé par LVMH. Un pourcentage inférieur de moitié à celui d’un Français moyen selon Zucman, qui tient compte des cotisations sociales. « Cette régressivité-là, personne ne peut l’accepter », a-t-il expliqué. En guise de réponse, il plaide donc pour l’instauration d’une taxe de 2 % sur les patrimoines de plus de 100 millions d’euros. Repris dans une proposition de loi par les écologistes, ce nouvel impôt a été adopté par les députés en février mais rejeté par les sénateurs en juin. Ses partisans entendent le remettre sur le tapis lors de la discussion du budget 2026. Avec une fortune estimée à 190 milliards d’euros, l’empereur du luxe devrait payer près de 4 milliards d’euros par an si ce nouveau prélèvement était adopté.

Un PDG aux revenus relativement modestes

L’Informé a enquêté sur le dédale de holdings (voir notre schéma en fin d’article) utilisé par Bernard Arnault pour échapper à l’impôt. L’intuition de Gabriel Zucman était juste. D’un côté, LVMH verse des tombereaux d’argent aux sociétés détenues par la famille Arnault : 18 milliards d’euros de dividendes cumulés entre 2013 et 2024. De l‘autre, le PDG affiche des revenus relativement modestes, à en croire les rares fuites dans la presse sur sa feuille d’impôts : seulement 11,7 millions d’euros pour l’année 2011, selon Capital. Puis, en 2019, il avait déclaré 280 millions d’euros : 10 millions de salaires et un peu plus de 270 millions de plus-values sur des ventes d’actions, notamment Hermès, avait révélé le Canard enchaîné. Comme le suppose Gabriel Zucman, l’explication est simple : le pactole distribué par le groupe de luxe à ses actionnaires ne remonte pas jusqu’à Bernard Arnault en personne, mais s’entasse dans des holdings intermédiaires, où il n’est quasiment pas imposé (cf. encadré).

Tout commence avec Christian Dior SE, principal actionnaire de LVMH avec 42 % du capital. Cette société cotée redistribue la quasi-totalité des dividendes que lui verse le groupe de luxe. Le gros du magot familial s’entasse dans deux holdings : Agache SCA (ex-Groupe Arnault), et sa filiale à 96 % Financière Agache (qui elle-même détient 96 % de Christian Dior SE). Ces deux structures ont été utilisées pour prendre des participations industrielles dans Carrefour, Lagardère, ou des start-up internet (LibertySurf, ZeBank…) via le fonds d’investissement Europ@web, très actif au début des années 2000. Mais, pour l’essentiel, toutes deux thésaurisent, comme le montre leur bilan. Fin 2023, Financière Agache disposait de 27 milliards d’euros de capitaux propres, et de 16,5 milliards de bénéfices distribuables. Tandis que Agache SCA disposait de 18 milliards d’euros de capitaux propres.

Continuons à désimbriquer les poupées russes. Agache SCA elle-même est détenue par Pilinvest et Belholding, immatriculés en Belgique [*]. Dernière étape, à la fin, on trouve Bernard Arnault lui-même, qui détient en direct Pilinvest.

Au bout de ce chemin, très peu d’argent arrive dans les poches du patriarche. Agache SCA n’a jamais versé de dividendes depuis au moins 2012, à l’exception d’environ 300 millions d’euros en 2022. Et Pilinvest ne verse quasiment jamais d’argent à l’empereur du luxe : en vingt ans, seulement 10 millions d’euros en 2023, et auparavant 50 millions d’euros en 2010. Et même sur ce dernier montant, Bernard Arnault a mis en place un montage complexe pour ne pas payer d’impôts. C’est d’ailleurs un sujet de conflit avec Bercy, comme l’a relaté l’Informé.

Au final, l’essentiel des revenus déclarés par la famille Arnault se limite aux salaires versés par LVMH. L’an dernier, Bernard Arnault a perçu 3,4 millions d’euros bruts comme PDG, plus 4,48 millions d’euros sous la forme d’actions de performance, soit 7,9 millions d’euros au total, tout comme en 2023. Ce montant a été multiplié par plus de deux depuis 2013. Mais il faut dire qu’entre-temps le chiffre d’affaires de son groupe comme le cours de Bourse ont presque triplé.

À l’avenir, Bernard Arnault peut très bien poursuivre éternellement cette stratégie qui minimise l’impôt payé : se verser seulement quelques millions d’euros de dividendes qui suffisent largement à son train de vie. Et, pour l’essentiel, réinvestir son pactole dans des entreprises, ou le laisser dormir. Ou bien l’empereur du luxe attend-il peut-être patiemment une baisse de l’imposition sur les dividendes en France, ou de devenir résident fiscal dans un pays moins taxé, comme il avait envisagé de le faire en Belgique en 2012, avant de faire machine arrière…

Contacté, LVMH n’a pas répondu.

Une imposition très faible

Les dividendes versés par une filiale à sa maison mère sont très peu imposés grâce à des dispositifs tout à fait légaux. Si la maison mère détient plus de 5 % du capital de sa filiale, elle peut bénéficier d’une niche fiscale appelée « régime mère fille ». Dans ce cas, seul 5 % du montant des dividendes est intégré aux profits de la maison mère, et donc soumis à l’impôt sur les sociétés. Ce dernier s’élevant à 25 % des bénéfices, cela signifie donc que le dividende est imposé à seulement 1,25 %. En pratique, c’est ce qui arrive aux dividendes versés à Christian Dior SE par LVMH, sa filiale à 42 %. Sur les douze dernières années, Christian Dior SE a ainsi reçu 16,4 milliards d’euros de dividendes cumulés, mais sa charge d’impôt s’est élevée à seulement 150 millions d’euros.

Si une maison mère détient sa filiale à plus de 95 %, alors un autre dispositif encore plus avantageux peut être utilisé : le groupe d’intégration fiscale. Dans ce cas, seul 1 % des dividendes est intégré au résultat de la maison mère, et donc soumis à l’impôt sur les bénéfices. Avec un taux de 25 %, le dividende est donc imposé à seulement 0,25 %. C’est ce qui se passe pour les flux entre Christian Dior SE, Financière Agache et Agache SCA qui ont formé un groupe d’intégration fiscale. Ainsi, entre 2016 et 2023, Financière Agache a empoché 7,3 milliards d’euros de dividendes, mais n’a payé que 209 millions d’impôts sur les bénéfices.

Enfin, une niche fiscale encore plus lucrative existe en Belgique. Lorsqu’une société mère détient plus de 10 % de sa filiale elle peut utiliser la niche baptisée « revenu définitivement taxé » (RDT). Dans ce cas-là, en effet, aucun impôt n’est dû sur les dividendes ou les plus-values. Pilinvest Participations et Belholding ont ainsi appliqué ce mécanisme aux dividendes versés par Agache en 2022 (mais pas Pilinvest Investissements, qui était déficitaire).

[*] Agache SE appartient à :

- La société belge Pilinvest Investissement (38,4 % en usufruit viager), détenue par Bernard Arnault

- La société belge Pilinvest Participations (26,5 %), détenue par Bernard Arnault

- La société belge Belholding Belgium (16,1 %), détenue par la holding luxembourgeoise Delcia, qui appartiendrait aux holdings luxembourgeoises Sophiz et Sanderson International, elles-mêmes filiales d’Agache SE

- La société luxembourgeoise Scheffer Participations (5,41 %)

- La société française Coromandel (2,26 % fin 2018), qui appartient à Financière Agache.