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Grande conso

Les Bienfaiteurs : les dessous de la déroute de l’e-commerçant « solidaire »

Clients non livrés, fournisseurs non payés… la plateforme de ventes privées vient d’être placée en redressement judiciaire. Un échec sur fond de guerre entre les fondateurs.

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Ce 2 novembre au soir, Sarah Perez décide de ne plus se laisser faire. Sur Instagram, l’influenceuse-fondatrice de la marque de mode « Rezine Paris » prend la parole pour révéler à ses 100 000 abonnés ce qui se passe dans les coulisses de son entreprise. « La prochaine collection est en péril. Je ne ...

Le responsable de cette situation intenable ? D’après elle, la plateforme de ventes privées « Les Bienfaiteurs », avec laquelle elle a réalisé une opération quelques mois plus tôt, en juin 2025, et qui ne l’a, à l’heure où nous écrivons ces lignes, toujours pas payée. D’après nos informations, Rezine Paris est loin d’être un cas isolé et des dizaines de marques avec qui nous avons pu échanger en sont au même point, dans l’attente de milliers d’euros d’impayés. Ces derniers mois, les clients non livrés et non remboursés sont aussi légion. Les commentaires négatifs se multipliaient d’ailleurs sur les réseaux sociaux au point que les Bienfaiteurs ont dû les verrouiller sur leur compte Instagram. Et bon nombre d’associations, censées recevoir des dons des Bienfaiteurs, ne touchent plus un centime.

« Ventes exclusives pour clients engagés »

Avec leur site et leur application, Jean-Christophe Sibon et Charles Décaux, deux amis rencontrés sur les bancs de l’université, promettaient en effet de réconcilier business et philanthropie. Différente des autres portails de ventes privées et de déstockage en ligne, leur version, lancée en 2020, ne propose pas seulement des petits prix ou des réductions avantageuses sur des vêtements ou objets de déco. C’est une société à mission car, c’est écrit noir sur blanc sur leur site, « un achat chez Les Bienfaiteurs, c’est un don à une cause ». Ainsi, lors de chaque vente organisée sur la plateforme, la marque-partenaire choisit une association bénéficiaire qui touchera 10 % du montant des ventes sous forme de dons. Mécénat chirurgie cardiaque, Enfants du Mékong, Plantons les arbres… Depuis leur création, Les Bienfaiteurs ont soutenu plus de 130 associations avec 1 million d’euros d’engagements de dons.

Pour se financer, « IMPACT & CO », la société éditrice de la plateforme, prend, quant à elle, une commission de 25 % sur les ventes. Et sur le papier, c’est une affaire qui marche. En 5 ans d’existence, d’après le profil Linkedin de l’entreprise, 80 000 clients ont passé commande sur « Les Bienfaiteurs » et « IMPACT & CO » affichait en 2024 un chiffre d’affaires de 3,8 millions d’euros.

Un succès dont Jean-Christophe Sibon s’enorgueillissait encore il y a quelques semaines sur Sud Radio. « L’époque, les enjeux qui sont face à nous sont d’une telle ampleur et d’une telle variété qu’on a besoin des marques et de la communauté de consommateurs pour les adresser », analysait-il. Le jour de l’interview, le 7 septembre, il annonçait même que l’entreprise recherchait entre 500 000 et un million d’euros lors d’une levée de fonds. Mais un mois plus tard, le 16 octobre, elle était placée en redressement judiciaire avec 1,390 million d’euros de dettes.

Pour les marques partenaires en attente de paiement et maintenues dans le flou depuis des mois, la nouvelle est tombée comme un couperet lors d’un live de moins de 5 minutes, que nous avons pu visionner. « L’année 2025 a été particulièrement éprouvante pour nos équipes », annonce Jean-Christophe Sibon en guise de préambule. Pour lui, le responsable de la situation est tout trouvé : son cofondateur, Charles Décaux, qui a quitté le navire quelques mois plus tôt, suivi de sa femme, elle aussi salariée de l’entreprise. Des départs qui auraient profondément déstabilisé l’entreprise. « S’en sont suivis plusieurs mois de blocage. Nous avons dû négocier avec des sortants d’abord soucieux de se décharger de toute responsabilité tout en formulant dans le même temps des exigences financières déconnectées de la réalité économique de l’entreprise et de ses partenaires. »

Capture d’écran du live où le fondateur annonce aux marques le redressement judiciaire des Bienfaiteurs

Mais le dirigeant l’assure lors de cette visio, l’entreprise peut être sauvée, avec le soutien des marques partenaires qui doivent continuer à organiser des ventes avec Les Bienfaiteurs pour permettre à «IMPACT & CO » de repartir. Cela, une réorganisation interne et un gel des dépenses marketing.

Une intervention qui n’a pas convaincu les foules. Beaucoup s’étonnent de voir la marque continuer à s’offrir des kyrielles de pubs sur les réseaux : une simple recherche sur la bibliothèque publicitaire de Méta, recensant les publicités diffusées sur Facebook et Instagram, permet de se rendre compte que Les Bienfaiteurs sont à l’origine de 130 opérations pour les seuls mois d’octobre et de novembre.

Quant aux difficultés de l’entreprise, d’après d’anciens salariés avec qui L’Informé a pu échanger, elles ne datent pas du départ de Charles Décaux. « Les difficultés financières, elles étaient là depuis 2024. J’ai toujours su que la boîte perdait de l’argent tous les mois », nous confie l’un d’entre eux. Un autre nous ajoute qu’ « il n’y avait aucun suivi des chiffres, ils ne savaient pas ce qui rentrait avec les ventes ou ce qu’ils devaient aux entreprises. » Le tout créant un climat délétère dans l’entreprise et de vives tensions entre les commerciaux, accusés de mentir sciemment aux marques, et les salariés en charge de les payer sans avoir les moyens de le faire. « Les commerciaux signaient des ventes avec ces marques-là en disant « c’est promis vous serez payés » et en fait au fil des mois je me suis rendu compte que c’était des promesses en l’air. »

Sarah Perez, par exemple, était d’abord réticente puis s’est laissée convaincre à l’usure. « Ils m’ont contactée au printemps et ils n’ont pas lâché l’affaire. Chaque semaine ils me démarchaient en disant « on adore Rezine, on a des valeurs communes etc ». » se rappelle-t-elle, en colère. « La personne chargée de démarcher est certainement une très bonne commerciale puisqu’elle a fini par me convaincre avec l’aspect associatif. » Pour la vente Rezine Paris, l’association à soutenir est E-Enfance, qui lutte contre le cyberharcèlement et les atteintes aux enfants en ligne. Elle non plus n’a toujours pas reçu l’argent.

D’autres marques sont plus nuancées, comme Marushka, à qui la plateforme doit pourtant 10 000 euros. Elles sont aussi en attente de paiements mais appellent à continuer de travailler avec les Bienfaiteurs, seule façon selon elles de pouvoir espérer un jour récupérer leur argent.

Contacté, Jean-Christophe Sibon botte en touche : « vous comprendrez que je consacre l’essentiel de mes efforts à assurer la viabilité du plan de sauvetage que nous avons entrepris, avec toute l’équipe, à la suite au départ brutal et non concerté du président fondateur » et nous assure être en contact régulier avec les marques. Charles Décaux, quant à lui, ne souhaite pas non plus commenter la situation actuelle de l’entreprise. Côté clients, le site continue de tourner comme si de rien n’était avec plusieurs ventes organisées chaque semaine.

Droit de réponse d’Impact & Co

« Impact & Co souhaite répondre aux informations publiées en affirmant que la plateforme Les Bienfaiteurs n’a jamais cessé de fonctionner conformément à sa mission sociale et à ses engagements vis-à-vis des associations partenaires.
Votre article présente la mise en redressement judiciaire du 16 octobre comme une « déroute », ce qui est préjudiciable à son image. Le redressement judiciaire a été accepté par le tribunal de commerce de Paris comme procédure de protection engagée pour permettre la continuité de l’activité, protéger les emplois et garantir le remboursement des créances. Le tribunal reconnaît ainsi que le plan présenté pour le sauvetage de l’entreprise est réaliste et solide.
Le maintien de l’activité et la poursuite des ventes ont été validés par les interlocuteurs judiciaires désignés dans le cadre de la procédure avec la confiance des marques partenaires.

Impact & Co tient par ailleurs à préciser :
– que la société a traversé, depuis mars 2025, une période de transition complexe liée au départ du président fondateur,
– que cette transition a nécessité plusieurs mois de négociation, confirmant le caractère soudain et non concerté de ce départ,
– que le nouveau président, M. Jean-Christophe Sibon, a été nommé spécifiquement pour remettre de la clarté, des procédures et une gestion stricte, ce qui est aujourd’hui salué par nos partenaires.

L’entreprise a annoncé publiquement le lancement d’un processus de levée de fonds, dont votre article ne fait mention qu’en partie, alors qu’il constitue l’un des éléments essentiels du plan de redressement présenté à la justice et aux partenaires.

Impact & Co regrette que votre article omette ces éléments déterminants.