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Continuer la lectureLVMH : les profits explosent, l’empreinte carbone aussi
En contradiction avec ses discours publics, le groupe de Bernard Arnault privilégie sa croissance au détriment de ses émissions de CO2.
Officiellement, le géant du luxe LVMH a pris le sujet environnemental à bras-le-corps. La planète est en surchauffe ? La première capitalisation boursière de France (et d’Europe) assure vouloir assumer sa part d’efforts : d’ici 2030, et par rapport à 2019, le groupe vise une réduction de 55 % de ses émissions de gaz à effet de serre dites de scope 3 (la pollution indirecte de ses activités, liée aux matières premières par exemple), par unité de valeur ajoutée (c’est-à-dire en prenant en compte l’évolution de l’activité). Preuve que c’est du sérieux, il fait valider ses engagements par Science Based Target Initiative, un organisme de référence sur le sujet. Seulement voilà, dans les faits, à fouiller le rapport annuel de l’entreprise, on découvre que, loin de s’améliorer, son empreinte carbone s’est alourdie l’an dernier. Ses émissions de CO2 ont bondi de 5,1 à 6,1 millions de tonnes entre 2021 et 2022, en hausse de 19 %.
Plusieurs raisons à ce bilan. D’abord, le rachat de Tiffany a pesé : en jetant son dévolu sur le joaillier américain, LVMH s’est encore renforcé sur un segment d’activité très polluant, l’extraction des minerais et des métaux dégageant beaucoup de gaz à effet de serre. À elle seule, l’intégration du bijoutier représente 400 000 tonnes en plus. Plus largement, la croissance à tous crins du groupe – son chiffre d’affaires a explosé de 23 % en 2022, ses résultats de 17 % - a fait s’envoler les volumes de production, sans que l’entreprise n’arrive à en juguler l’impact environnemental. Enfin, la hausse déclarée de son empreinte est aussi liée à une meilleure appréciation des faits. Alors que le groupe peine à évaluer précisément sa chaîne d’approvisionnement, ses auditeurs découvrent progressivement le bilan carbone réel de ses activités. Aujourd’hui encore, un tiers des implantations de la société (150 sur 477) ne sont pas prises en compte. Mais 93 % des sites de production le seraient, selon l’entreprise. « Et certains sites administratifs et régionaux de très petite taille, hébergeant moins de 20 personnes, sont non significatifs à l’échelle du groupe », précise-t-elle.
Cuirs, coton, emballage… Divers postes contribuent à ce bilan carbone. Le plus important ? Les « laines précieuses ». La fabrication des costumes, pulls et écharpes en cachemire des marques Louis Vuitton ou Céline a entraîné l’émission de 599 110 tonnes d’équivalent CO₂ l’an dernier, 12 % de plus qu’en 2021. Car, comme les bovins, les élevages de moutons, chèvres et autres lamas émettent énormément de méthane en raison de leur digestion, un gaz à effet de serre (GES) 25 fois plus puissant que le dioxyde de carbone. Pour la première fois, ces « laines précieuses » s’imposent comme la première source de GES chez LVMH, devant le transport aérien. Il faut dire qu’après avoir longtemps fait voyager ses flacons de parfum et sacs à main par avion, le groupe recourt désormais davantage aux voies maritimes. Avec un effet radical : les émissions liées au fret aérien ont chuté de 57 % en 2022, toujours à 464 079 tonnes tout de même.
Sur le plan énergétique enfin, la consommation a progressé de 2 % en 2022, pour atteindre 1 346 593 MWh. L’entreprise a communiqué en septembre dernier un objectif de réduction de 10 % sur un an. Elle précise aujourd’hui que ce recul concernera uniquement la France dans un premier temps, puis l’Europe. Dans l’Hexagone, le géant aux 70 maisons (Louis Vuitton, Dior, Chaumet…) s’est engagé à baisser de 1 °C la température intérieure de ses boutiques en hiver, ce qui passerait le chauffage à 20°C… Toujours 1 °C au-dessus des recommandations légales du Code de l’Énergie.
Une stratégie difficilement compatible avec l’accord de Paris
Reste une question de taille. Dans ces conditions, le groupe peut-il vraiment affirmer que sa stratégie est « compatible avec l’accord de Paris » comme il le souligne dans son rapport annuel ? Selon Science Based Target Initiative, cela exige une décarbonation massive de 90 à 95 % des émissions avant 2050, avec la définition d’objectifs de court et long terme, et l’élaboration d’un plan pour éliminer les émissions résiduelles. C’est ce qu’on appelle une stratégie « zéro émissions nettes » ou « net zéro ». Or pour l’instant, LVMH n’a pas de stratégie de long terme. Il prévoit bien de se pencher sur la question, mais d’ici juillet 2024. À ce jour, le sujet environnement n’est pas d’ailleurs directement représenté au comité exécutif, sa directrice RSE ne faisant pas partie de l’instance de gouvernance.
Ce retard à l’allumage - leur concurrent Kering a déjà mis en place cette stratégie en 2021 - est bien connu des experts de l’environnement. Dans une étude publiée fin 2022 comparant les engagements des grandes entreprises occidentales cotées, le groupe EcoAct prend note des initiatives de Kering par exemple, classé 16e société la plus performante en termes d’engagements climatiques, mais n’intègre même pas LVMH dans son palmarès.
De son côté, le numéro un du CAC assure vouloir atteindre ses objectifs 2030 grâce à quatre leviers : « 100 % d’énergie renouvelable ou bas carbone dans les sites de production et les boutiques, un plan d’action dédié à l’e‑commerce vert, l’augmentation du maritime dans le ratio transport et un plan carbone fournisseurs » . Il précise également avoir reçu la note de AAA (la plus élevée) par le Carbon Disclosure Project. Rappelons toutefois que cette initiative n’évalue pas les engagements environnementaux, mais la qualité de leur communication.
Yann Arthus-Bertrand, une caution environnementale qui se paie
Le militant écologiste Yann-Arthus Bertrand ne survole pas que l’Amazonie pour en faire de belles photos. Il supervise aussi les engagements environnementaux de LVMH. Depuis 2019, il est l’un des deux “censeurs” maison. “Yann Arthus-Bertrand contribue à la réflexion du Conseil d’administration sur les enjeux environnementaux liés aux activités du groupe”, explique LVMH, précisant que le photographe s’implique aussi dans différents projets soutenus par l’entreprise, comme la re‑naturalisation d’un site de 28 hectares situé dans le parc naturel de la Haute Vallée de Chevreuse. Une fonction rémunérée : en quatre ans, le président de la Fondation GoodPlanet a vu ses émoluments doubler, à 51 750 euros en 2022. L’année dernière, sa rémunération a augmenté de 15%... presque autant que l’empreinte carbone de LVMH finalement.