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Énergie - Environnement

Comment TotalEnergies infiltre l’école

4 760 élèves formés en un an, 5 000 enseignants inscrits à sa plate-forme… Planète Énergies, qui dépend de la fondation du groupe pétrolier, jouit d’une influence croissante au sein de l’Éducation Nationale. Mais ses contenus font débat.

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MARTIN BUREAU / AFP

En cette fin janvier, à Avion, dans le Nord Pas de Calais, les CM2 de l’école Joliot-Curie ont eu droit à un cours un peu particulier. À la demande de la directrice, un conférencier pour bambins est venu les initier aux différentes sources d’énergie. Une heure et demie de présentation dans le cadre d...

C’est devenu une habitude pour le groupe pétrolier : faire la tournée des écoles. Via sa fondation Planète Énergies, il envoie ses propres salariés ou les équipes de son agence de communication Rouge Vif porter sa bonne parole au travers d’ateliers éducatifs. Selon un rapport interne que L’Informé s’est procuré, rien qu’en 2022, près de 5 000 élèves ont ainsi été sensibilisés, à sa façon, aux enjeux de l’énergie. Les petites classes ont été particulièrement visitées – les écoles primaires ont accueilli 120 des 183 conférences organisées l’an dernier — mais le géant tricolore vise aussi les enfants plus âgés. « Un collégien qui s’interroge sur la science doit être « protégé » des fausses informations que peuvent véhiculer certains médias ou les réseaux sociaux », explique le compte rendu du dernier comité éditorial de Planète Energies, tenu le 8 décembre dernier.

Le groupe ne cible pas que les élèves, il s’intéresse aussi aux professeurs.  Sa fondation leur a développé une plate-forme dédiée. Les enseignants s’y inscrivent grâce à leur e-mail académique et accèdent alors à tout un tas de contenus : des supports de cours, des jeux de rôles, des trames d’escape game, des vidéos… 5 000 profs ont déjà créé un compte et 3 063 ont même choisi de recevoir les newsletters. Résultat ? Sur l’année scolaire 2021-2022, le site a dépassé le million de pages vues. Et tout cela, sans qu’aucun accord ou partenariat n’ait été signé avec l’Éducation nationale, selon le ministère. Mais TotalEnergies l’affirme, l’offre « s’inscrit parfaitement dans le principe de l’éducation au développement durable».

Que trouve-t-on dans les plaquettes de Planète Énergies ? De l’aveu même d’un membre du comité éditorial, la vision du monde proposée par la fondation est loin d’être neutre. Certes, cette instance accueille des personnalités de mouvances variées, venues du Syndicat des Énergies Renouvelables, du CEA, de GDF Suez, de l’Ademe, ou encore du CNRS. « Mais en pratique, elles n’ont que peu d’influence » atteste notre source. L’idée de diffuser les vidéos de l’Ademe (Agence de l’Environnement et de la Maîtrise de l’Energie) sur le site a par exemple été écartée.

Le réchauffement climatique attribué au PIB plutôt qu’aux énergies fossiles

À parcourir le portail, on constate qu’une part belle est laissée aux énergies renouvelables et que le sujet climat est évoqué. Mais les atouts du gaz sont aussi bien mis en avant et la responsabilité des énergies fossiles dans le dérèglement climatique peu abordée… Alors que le chocolat se voit reprocher son empreinte carbone ! « Le monde présenté aux enfants est biaisé ! reprend notre expert. Par exemple dans une vidéo, le réchauffement climatique est attribué à la croissance de la population et du PIB, pas aux énergies fossiles ! » La séquence en question souligne aussi l’importance de disposer de ressources fossiles suffisantes, aujourd’hui et dans le futur. Un leitmotiv, qui ne fait pas l’unanimité parmi les experts scientifiques. Selon l’Agence Internationale de l’Énergie (AIE) par exemple, pour atteindre objectif de l’Accord de Paris de limiter le réchauffement climatique à 1,5°C, il faut surtout de ne pas lancer de nouveaux forages d’hydrocarbures. Cette information n’apparaît pas sur la plateforme de la fondation.

Lorsque Planète Énergies reprend l’Agence, elle choisit bien ses données. Ainsi, sur une infographie sourcée AIE, on apprend que la consommation d’énergies fossiles va beaucoup progresser jusqu’à 2035. Sous entendu : on aura encore besoin longtemps du pétrole de Total. Sauf que cette trajectoire correspond seulement à un des quatre scénarios envisagés par l’Agence Internationale de l’Énergie, un des moins ambitieux en termes de réchauffement climatique… Les autres projections ne sont pas traitées.

Plus étonnant encore, les enjeux de sobriété et d’économies d’énergie ne sont quasiment pas abordés sur le site. Ce sont pourtant deux éléments essentiels de la transition énergétique selon l’Ademe ou le GIEC.

Alors bien sûr, TotalEnergies n’est pas le seul groupe à pousser les portes des écoles. Les fondations d’entreprise sont de plus en plus nombreuses à y intervenir, sous divers motifs. Mais à part Veolia qui parle d’eau, et Exxon qui insiste sur la chimie, elles choisissent plutôt d’aborder des sujets éloignés de leur secteur, pour des motifs assez évidents de conflits d’intérêts potentiels. « Ces interventions posent plusieurs questions, s’inquiète Gregory Frackowiak, délégué général SNES-FSU pour le secondaire sur les problématiques de politique scolaire. On a des risques d’atteinte à la neutralité du service public, avec de potentiels biais commerciaux si les fondations mettent en avant une marque, mais aussi un risque d’atteinte à la neutralité idéologique. »

Contacté par l’Informé, TotalEnergies assure de son côté que sa fondation veut « aider les jeunes à mieux comprendre les enjeux de la transition énergétique et les sensibiliser à une utilisation plus responsable des énergies ». Sur son site, Planète Énergies complète : « Notre Conseil éditorial, formé d’experts de l’énergie et de la pédagogie, veille à la fiabilité et à la neutralité de toutes nos publications. »

Planète Énergies perd un partenaire pendant l’enquête de l’Informé

Planète Énergies affiche sur son site des partenaires prestigieux. L’Institut Français du Pétrole-Energies Nouvelles par exemple, un établissement public de recherche, subventionné par TotalEnergies ; les éditions Nathan, qui rédigent les Incollables dont certains sur l’énergie ; les éditions PlayBac, mais aussi l’association La Main à la Pâte. En revanche, depuis une question de l’Informé sur un autre partenaire, l’AFP, signalé comme tel depuis 10 ans (2013) le logo de l’agence de presse française a disparu !  On peut encore en trouver la trace dans l’ancienne version du site. Après vérification, « l’AFP fournit des contenus à Planète Énergies, aux termes d’un contrat commercial, mais elle n’a pas noué de partenariat avec cette institution » indique la direction de l’agence.