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Énergie - Environnement

« Les gens qui ont peur, ça sent mauvais » : les pratiques sociales coupables du propriétaire de Konbini

Le groupe pétrolier Perenco, détenu par les mêmes propriétaires que le média, a renvoyé 54 personnes en trois mois… sans organiser le moindre plan social.

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SOPA Images / SOPA Images/LightRocket via Gett

Sur les réseaux sociaux aujourd’hui, impossible de passer à côté de Konbini. Vidéos innovantes, interviews de stars décalées, reportages engagés… En quelques années, le média s’est imposé en chantre du cool. Pourtant – et c’est beaucoup moins su -, se cache derrière le site un actionnaire autrement moins « détente » : la famille Perrodo, détenteur d’environ 80 % du capital du media.... et également propriétaire du groupe Perenco. Deuxième plus gros producteur pétrolier français après TotalEnergies, cette multinationale indépendante, fondée par Hubert Perrodo en 1975, a déjà fait l’objet de diverses controverses, accusée de « préjudices écologiques » ou suspectée de corruption d’agents publics par le PNF. Mais ce n’est pas tout. D’après nos informations, ce géant au chiffre d’affaires estimé à 7 milliards d’euros serait aussi un employeur aux pratiques sociales coupables. Après avoir brutalement renvoyé 54 personnes sans organiser de plan social, Perenco a été condamné par le tribunal correctionnel de Paris puis par la cour d’appel pour licenciements économiques déguisés. Poursuivi aux prud’hommes pour les mêmes faits, il enchaîne aussi les défaites, condamné à verser des dizaines de milliers d’euros de dommages et intérêts aux salariés éconduits.

Il faut dire que les témoignages sont accablants. Antoine (1), par exemple, se souvient comme si c’était hier de l’ambiance anxiogène qui a régné dans les locaux parisiens de Perenco, début 2016. Les visages « livides » des employés défilant dans le bureau des ressources humaines. Ou encore cette phrase que le DRH lui aurait dite, alors que son tour venait : « J’ouvre les fenêtres parce que je reçois à longueur de journée des gens qui ont peur, et les gens qui ont peur, ça sent mauvais ». À l’annonce de son départ, il en revient à peine. « Je n’ai pas imaginé l’ombre d’une seconde que je puisse faire partie de la charrette ». Pour cause, le jeune père rentre juste d’expatriation et doit repartir sur une nouvelle mission au Gabon quelques jours plus tard, avec sa famille. « J’avais mon passeport, mon visa, mon billet d’avion », se souvient-il. Selon lui, la coupe d’effectifs s’est faite dans un « très grand désordre » : « Mon nom a été mis dans la balance avec celui d’autres personnes. Je pense que la liste des employés licenciés changeait tous les jours. » De janvier à mars cette année-là, la compagnie pétrolière a brutalement mis à la porte plus d’une cinquantaine de salariés. Une vague de limogeages hors de tout cadre qui, selon plusieurs sources, révèle le « sentiment d’impunité » régnant au sein de Perenco.

« Pour certains, l’aventure s’arrête »

À l’époque, le monde du pétrole est en crise, agité par un prix du baril en chute libre. En quelques semaines, la filiale française du groupe licencie plus d’un quart de son personnel. Sans compter les nombreux salariés partis après avoir démissionné ou conclu une rupture conventionnelle au cours des deux années précédentes. « Jamais l’entreprise n’avait connu auparavant, et ne connaîtra par la suite, un tel volume de rupture de contrats de travail », souligne d’ailleurs le tribunal correctionnel. Selon l’instance, ces « départs inhabituels et massifs » s’expliquent uniquement par la situation économique de l’entreprise, que la gouvernance de l’entreprise reconnaît elle-même.

Dans un courriel adressé le 16 mars 2016 aux principaux cadres de l’entreprise, le directeur général de l’époque, Benoît de la Fouchardière, explique que « l’industrie traverse une période de grands bouleversements ». Il y écrit aussi : « Nous nous sommes mis nous-mêmes dans cette situation, il est normal que l’on s’adapte à la baisse de l’activité […] Pour certains, l’aventure s’arrête, nous les remercions de ces années passées ensemble, pour d’autres elle continue ». « À lire son directeur général, la structure était en pleine phase de transition tel un malade convalescent », constate le tribunal correctionnel de Paris. La cour d’appel abonde et considère que ce passage est « emblématique de la nécessité vitale de restreindre les effectifs » chez Perenco début 2016.

Pourtant, l’entreprise ne notifie en aucun cas ce projet à l’administration, comme la loi l’exige lorsqu’une société envisage de licencier plus de dix personnes pour motif économique dans une période de 30 jours. Perenco n’informe pas non plus le CSE, inexistant à l’époque. Le pétrolier adresse au contraire des reproches à ses employés pour les mettre à la porte. Dans le cas des quatre anciens salariés qui sont allés au pénal, le grief tient dans un simple copier-coller : « Divergences de vues avec votre hiérarchie sur la manière d’organiser et d’effectuer votre travail rendant impossible la poursuite de votre contrat de travail. » Une « formulation lapidaire » aux « termes étonnamment identiques pour des salariés aux métiers et carrières pourtant dissemblables », souligne le tribunal correctionnel. D’autant plus que « les évaluations professionnelles de chacun décrivent des personnels investis dans la vie de l’entreprise, qui donnent entière satisfaction tant au plan technique qu’humain ». Devant la justice, l’avocate des quatre parties civiles a d’ailleurs insisté sur le caractère « modèle » de ces ingénieurs, licenciés « à la chaîne » pour un motif stéréotypé.

Contacté, Perenco n’a pas souhaité commenter cette condamnation qui « ne reflète ni la situation, ni le management actuels de la société ». En justice, la société a contesté la dimension économique des licenciements, avant de souligner « qu’il ressort de ses trois derniers bilans un chiffre d’affaires en légère progression et qu’elle n’a cessé de dégager un résultat avant impôt largement bénéficiaire ». Un an après la vague de départs, en août 2017, François Perrodo, fils du créateur Hubert Perrodo et à la tête de la société depuis la mort de son père, reconnaissait pourtant dans un entretien donné au Point, qu’il avait décidé de licencier 20 % du personnel sur fond de crise : « On avait eu les yeux plus gros que le ventre lorsque le baril était au plus haut, il fallait réduire notre masse salariale ». Une interview rare, tant la famille Perrodo se fait d’habitude discrète dans les médias, mais « hallucinante » en ce qu’elle illustre le double discours de la société, selon Antoine. « Il y avait réellement des résultats économiques affectés, mais l’enjeu était aussi de préserver une marge pour les actionnaires en fin d’année et en premier lieu pour la famille Perrodo », estime l’ingénieur. La lignée milliardaire est la 15e fortune de France, selon le magazine Forbes.

« Méthodes d’intimidation »

Antoine a aussi fait condamner son ancien employeur au civil, d’abord par les prud’hommes puis par la cour d’appel de Paris, qui a annulé son licenciement en juin dernier. Perenco a été condamné à lui verser plus de 86 000 euros. En mars 2020, deux autres ex-salariés ont obtenu gain de cause aux prud’hommes de Paris face au pétrolier : l’instance a jugé la firme coupable de licenciements abusifs et fixé des indemnités à hauteur de dizaines de milliers d’euros chacun. « On est seulement quelques-uns à avoir ferraillé plus que les autres, les employés étaient résignés et sont partis sans trop de résistance », regrette Antoine. Selon lui, c’est notamment à cause des « méthodes d’intimidation » qu’a mises en place la direction à l’époque. Une autre source parle de la « pression » qu’auraient fait peser les ressources humaines sur les salariés pour qu’ils acceptent de transiger leur départ.

L’actuelle DRH du groupe, Hélène Beuchot, qui faisait à l’époque partie de l’équipe en tant que responsable RH, n’a pas répondu à nos questions. La vague de licenciements de 2016 a d’ailleurs été menée sans que les contrepoids que permettent normalement les instances représentatives du personnel ne puissent jouer. Perenco n’a pas consulté le CSE en amont des licenciements économiques, et a aussi été condamné au pénal sur cet aspect-là. Pour cause : il n’y en avait pas, à l’époque, dans l’entreprise, faute à Perenco de ne pas avoir organisé d’élections, selon les parties civiles. Antoine raconte que le terme « syndicat » était même un « gros mot » au sein du pétrolier lorsqu’il y travaillait. Aussi questionnée sur ce point, l’entreprise ne nous a pas répondu. Et d’assurer : « En tout état de cause, tant au niveau du Groupe qu’au niveau de la filiale française, nous enregistrons un très faible turn-over et un engagement fort de nos collaborateurs ».

(1) Le prénom a été modifié