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Énergie - Environnement

La filière bois tente d’assouplir le Label bas carbone en sa faveur

En préparation, un décret doit remodeler le corpus de règles sur le reboisement. Le texte pourrait autoriser le labour, une pratique qui fait débat.

La forêt de Troncais, dans l’Allier
La forêt de Troncais, dans l’Allier BERNARD JAUBERT / Only France via AFP

LVMH se concentre sur l’agriculture, Danone, Orange et Icade préfèrent la forêt. Mais tous ces grands du CAC40 ne jurent que par lui : le Label Bas Carbone. Crée en 2018, cette appellation permet de certifier que des projets de réduction d’émissions de CO₂ ont été menés en France et selon des règles bien précises, qu’il s’agisse de plantations d’arbres ou d’améliorations de pratiques agricoles. En cinq ans, pour les entreprises, ce tampon est devenu une preuve idéale de probité écolo.  « Les projets de compensation choisis répondent à une norme stricte (Label Bas Carbone) et proviennent de partenaires triés sur le volet » claironne par exemple Icade dans son bilan Carbon Disclosure Project. Et de fait, le certificat ne manque pas de vertus – il essaie notamment de protéger notre forêt mal en point — et soutient des pratiques locales concrètes : la plantation de haies dans le bocage, des pins dans les Landes ou de Douglas dans les Vosges.

Mais le fameux gage n’est pas exempt de tout défaut et souffre déjà de critiques malgré son jeune âge. Certains, par exemple, accusent son volet sur le boisement de se transformer en un soutien déguisé à la filière. Ainsi, sur les 135 projets forestiers déjà validés, une cinquantaine porte sur des parcelles incendiées, et une autre cinquantaine sur des forêts frappées par des scolytes, des coléoptères friands d’épicéas qui tuent les arbres : des hectares qui auraient de toute façon été replantés, avec ou sans Label. Alors pour améliorer l’intégrité environnementale du dispositif, le ministère de la Transition écologique a décidé de lancer une réflexion, il y a un an : un nouveau décret doit venir redéfinir, ces prochains mois, le corpus de règles associées au boisement et au reboisement du label. De quoi susciter, en coulisses, des débats houleux entre acteurs de la forêt et défenseurs de l’environnement. Signe que les coopératives forestières ont su se faire entendre, selon une première proposition discutée début juillet, la nouvelle mouture pourrait affaiblir le dispositif sur certains points.

Ainsi, le futur décret pourrait introduire la possibilité pour les forestiers candidats au label de labourer les sols. Jusqu’alors interdite, la pratique est réclamée par certains, parce qu’elle simplifie les plantations, et augmente dans certains cas le taux de survie des jeunes plants. « Mais le labour pose problème à la biodiversité, et à terme à la forêt, se désole Sydney Vennin, consultante pour l’association Canopée. Retourner le sol risque de détruire tout organisme animal, végétal ou champignon dans les couches de terre remuées, alors que cet écosystème est utile à la résilience des arbres. » Mais pour les professionnels du secteur, notamment installés dans le Sud-Ouest où le feu a dévoré 30 000 hectares de forêt en 2022, il est urgent de replanter. Dans les Landes, qui sont d’anciens marais, labourer le sol permet de surélever les arbustes sur des mottes, et d’éviter la noyade de leurs racines. Le ministère de l’agriculture tient aussi à soutenir la filière qui a beaucoup souffert ces deux dernières années, en répondant à ses requêtes. « C’est une question de survie pour certains acteurs, entre la hausse des températures, les maladies des arbres et les incendies, le secteur est en crise », explique une source au ministre de l’agriculture, qui a poussé pour que cette mesure plus favorable aux coopératives forestières soit incluse dans le toilettage en cours. Le labour serait autorisé en bandes de plantation seulement, et non sur tout l’espace planté. Au think-tank L’institut de l’économie pour le climat (I4CE) , Adeline Favrel, chef de projet certification carbone, reconnaît que « cette autorisation peut paraître étonnante ». Mais la chercheuse tempère. D’abord, les plantations concernées seront pénalisées : la réduction d’émissions associée à une plantation labourée sera amputée de deux tonnes CO₂ par hectare. Ensuite, selon une étude européenne Helisoil citée par l’experte, le labour en bande n’aurait pas d’impact significatif sur les sols. « Cette autorisation est prudente dans sa mise en œuvre, assure la spécialiste. Mais le sujet risque quand même de faire débat ».

Interrogations sur les coupes rases

Un autre sujet ne fera pas l’unanimité : la question des coupes rases, cette pratique qui consiste à abattre des parcelles entières pour y replanter de nouveaux arbres. Une méthode parfois indispensable (en cas de crise des scolytes ou de jeune peuplement incendié par exemple), mais qui devrait être l’exception dans le cadre d’un projet environnemental. Or, aujourd’hui, il suffit que 20 % des arbres d’une forêt soient jugés dépérissants pour pouvoir raser les 80 % restants et démarrer un projet Label Bas Carbone. Et « si vous conservez les arbres pour préserver le carbone stocké, le comble c’est que vous n’obtenez pas le Label, alors que ce serait la solution la plus respectueuse de la biodiversité » souligne Olivier Forsans, président de Maforêt.com, un site qui met en relation forestiers et entreprises. La proposition en discussion envisage bien une réponse, mais partielle : pour opérer une coupe rase, le texte porterait la part minimum d’arbres mal en point « nécessaire » à 40 %. Ce qui laissera encore la possibilité - surprenante — d’abattre 60 % d’une forêt pour… Faire un projet de séquestration de carbone.

Des efforts sur la biodiversité et les essences

Sur le sujet biodiversité, le ministère de la Transition a tout de même réussi à imposer ses vues. Pour obtenir un label, seuls les plus petits projets, de moins de 4 hectares, pourront désormais planter une seule espèce d’arbre, contre 10 hectares auparavant. Pour les autres, la diversification sera de mise. La question des essences plantées reste un vrai problème du label. Comme pour ce projet à Saint-Martin Sepert, en Corrèze, accepté en octobre 2022. Il promet « une sylviculture respectueuse de la biodiversité » qui permettra de « favoriser la diversification du milieu »… Mais il prévoit la plantation d’une seule espèce : le chêne rouge d’Amérique. Un arbre exotique et envahissant, qui laisse peu de chance aux autres espèces végétales. À cause de sa production de glands élevée, le chêne rouge est si problématique que l’Office National des Forêts mène, de son côté, des travaux de lutte contre sa prolifération grâce à des fonds européens en Haute-Saône par exemple…

Parmi les autres éléments en discussion, le cas des DOM. Le volet boisement du Label Bas Carbone devrait désormais inclure leurs territoires, dont l’immense forêt guyanaise (8 millions d’hectares) et renforcer les mesures d’audit. Ces propositions devraient être soumises à débat public à la rentrée, puis à un groupe scientifique et technique avant que le nouveau décret soit adopté en fin d’année.

Le cas Orange : 200 hectares de plantations qui posent question

Comme d’autres acolytes du CAC, Orange a pris goût au label bas carbone. Bien décidé à réduire de 45 % ses émissions entre 2020 et 2030, l’expert des télécommunications est même un des plus gros acteurs du Label en France : il cofinance une trentaine de projets LBC dans le cadre d’un partenariat avec le groupe coopératif Alliance Forêts Bois.“La séquestration carbone vient en complément, via le financement de projets de puits carbones pour créer des capacités additionnelles d’absorption de CO₂ par la planète”, précise Orange à l’Informé. Au total, le groupe vise la plantation de 200 hectares d’arbres, un processus censé séquestrer 40.000 tonnes de dioxyde de carbone sur 30 ans. Problème : la plupart des projets, soit 17 sur une petite trentaine, sont localisés sur d’anciennes terres agricoles, prairies ou champs. Encore chargés d’azote minéral, après en avoir été abreuvées durant des années pour accélérer la croissance du blé, du maïs ou du colza, les anciens champs ne représentent pas un cadre idéal. S’il accélère la pousse des arbres, l’azote les incite aussi à faire des branches plutôt qu’à pousser verticalement. Trop branchus, et donc noueux, les arbres risquent de ne pas pouvoir finir en planches et d’être reclassés en bois-énergie. Le bilan carbone initial promis, qui suppose que le bois produit soit non pas brûlé mais stocké, est donc loin d’être garanti. Pourtant, Orange va intégrer la séquestration du carbone dans sa comptabilité dès 2026, soit 25 ans avant que les arbres n’aient fini de pousser. Et sans qu’on sache si le bois finira en planche ou en bois-énergie, voire en incendie, donc en émettant du carbone. “Sur une friche agricole, a priori, on ne peut produire que du carbone qui sera vite relargué dans l’atmosphère. La méthode du LBC ne prend pas en compte la totalité du cycle de vie aujourd’hui. Il faudrait mettre en place des cycles de vérification réguliers” propose Olivier Forsans. Autre problème pour Orange : plusieurs de ses projets concernent des monocultures créées après des coupes rases, selon une enquête publiée par l’association Canopée. L’étude cite ainsi la Roche Chalais dans le Périgord ou la Frèche dans les Landes, deux sites où des feuillus auraient été coupés pour développer des forêts de résineux. Si les résineux poussent plus vite et sont donc plus rentables pour les forestiers qui peuvent rapidement les vendre, ils ne favorisent pas la même biodiversité que les feuillus. Toutefois selon Orange, le terrain de la Frêche était en friche avant son boisement ; quant au terrain de la Roche Chalais, la forêt de jeunes pins qui s’y trouvait a été entièrement détruite par un incendie en 2018 ”.

Article actualisé le 21 juillet avec l’ajout des commentaires d’Orange sur le site de Roche Chalais.