Offrez un coup d’avance à vos collaborateurs

Énergie - Environnement

André Santini patauge avec son Syndicat des eaux

Alors qu’un appel d’offres colossal est en cours, le président du Sedif veut déployer un projet de purification d’eau. Face à lui, la fronde s’organise.

André Santini, président du Sedif
André Santini, président du Sedif ARTHUR NICHOLAS ORCHARD / Hans Lucas via AFP

Les prochains mois s’annoncent bien compliqués pour André Santini, le maire d’Issy-les-Moulineaux. L’indéboulonnable président du Syndicat des eaux d’Ile-de-France (Sedif) comptait déployer un projet de purification de l’eau auprès de 4 millions de franciliens sans trop de remous. Il fait finalement face à une fronde organisée. Dans le cadre d’un grand débat public, il va devoir prouver le bien-fondé de son chantier pharaonique, au risque de perdre sa crédibilité de grand ordonnateur de l’eau en Ile-de-France. L’informé vous dévoile les coulisses d’une confrontation majeure.

Tout part d’une promesse séduisante : le Sedif propose de produire et distribuer « une eau pure, sans chlore, ni calcaire » à compter de 2030. Alors que, cette année, le syndicat remet en jeu son colossal marché d’approvisionnement et de distribution de l’eau, il intègre à son cahier des charges une exigence supplémentaire. L’appel d’offres de 4 milliards d’euros prévoit le déploiement d’un nouveau dispositif technique : l’osmose inversée basse pression (OIBP). Ce système de filtration membranaire, que le syndicat veut installer sur ses trois usines de production (à Neuilly-sur-Marne, Choisy-le-Roi et Méry-sur-Oise), débarrasse l’eau des résidus médicamenteux, des micro-plastiques et des perturbateurs endocriniens. Une première en Europe à cette échelle et une innovation de taille dont le coût s’élève à 870 millions d’euros (près d’un quart du montant total donc).

Problème : cette innovation ne va pas de soi. Et la Commission nationale du débat public (CNDP) a décidé le 7 septembre de faire passer ce projet sous les fourches caudines du débat public. C’est donc une séquence de plusieurs mois de discussion avec les citoyens et les collectivités locales qui s’ouvre pour le Sedif. Avec une double conséquence : le report du démarrage du marché à janvier 2025 (au lieu de janvier 2024) et la possibilité pour les opposants au projet de fourbir leurs armes et de faire valoir leurs arguments.

Au sein du Sedif, le sujet, dont André Santini a fait son étendard, fait débat. Depuis plusieurs mois, le syndicat est confronté à une fronde interne. Une quinzaine de communes adhérentes ont décidé d’en sortir : neuf appartenant à l’établissement public territorial (EPT) « Grand Orly Seine Bièvre » (GOSB), comme Fresnes, Arcueil et Cachan et 7 autres à l’EPT « Est ensemble », dont Montreuil et Pantin. Toutes vont reprendre leur gestion de l’eau en régie. Et la perspective de mettre en place le procédé OIBP lors de la prochaine délégation de service public (DSP) a largement contribué à leur sécession. « Nous n’y étions pas favorables, explique Fatah Aggoune, premier conseiller délégué de l’ETP GOSB et président de la structure de préfiguration de la régie locale. Il est très coûteux et implique une gestion complexe des substrats qui seront retirés de l’eau. » Pour lui, le recours à ces hyper-technologies n’est pas nécessaire : « d’autres solutions existent et il vaut mieux améliorer à la source la gestion des micropolluants. » Autre défaut pointé par ses détracteurs, l’OIBP s’avère très énergivore. Pour le mettre en place, le transporteur d’électricité RTE, associé au projet, devra d’ailleurs renforcer substantiellement le raccordement électrique des trois usines concernées. L’argument fait mouche en pleine crise des prix de l’énergie.

Union sacrée entre opposants

Les communes sécessionnistes pourraient trouver en la ville de Paris un allié de taille. Sans être directement concernée, la capitale, qui approvisionne ses habitants via sa propre régie Eau de Paris, n’a pas intérêt à ce que le projet se réalise. Fortement endettée, la municipalité n’a guère les moyens de se lancer dans une entreprise technique de cette envergure… ce qui pourrait lui être reprochée si l’OIBP était déployée comme prévu :  les 4 millions d’usagers du Sedif boiraient alors une eau pure, quand les 3 millions de parisiens voisins servis par la régie devraient se satisfaire d’une eau qui l’est moins… Interrogée, la régie Eau de Paris préfère ne pas se prononcer sur les projets du syndicat voisin, mais précise qu’elle sera « amenée à contribuer dans le cadre du débat public organisé par la CNDP pour exposer sa propre stratégie ». Laquelle « repose sur un investissement soutenu pour la préservation de la ressource en eau et une adaptation des traitements »... D’ores et déjà, l’union sacrée entre les réfractaires se traduit par des alliances sur le terrain : Eau de Paris et la future régie GOSB ont ainsi signé plusieurs conventions de coopération pour travailler en commun sur leur approvisionnement et leur R&D.

Mobilisation du côté des associations citoyennes

Plusieurs associations citoyennes entendent aussi profiter du débat public pour donner de la voix. La plus active est de loin Coordination Eau Ile-de-France. « C’est un grand projet inutile qui ne répond pas aux objectifs promis, résume son directeur Jean-Claude Oliva. Il existe des alternatives comme celles utilisant des charbons actifs ». Et de citer en exemple l’usine d’Orly, où Eau de Paris a engagé des travaux conséquents (45 millions d’euros) pour construire un nouveau site s’appuyant sur cette technologie, censée être efficace contre les micropolluants.  « Le procédé OIBP entraîne par ailleurs l’utilisation de produits sur lesquels on n’a pas de recul », estime le directeur de l’association dont le budget est financé par les adhésions de ses membres mais aussi par des subventions venant… d’Eau de Paris. Il peaufine la communication de son collectif à renfort de posters dénonçant un « projet nuisible pour l’environnement » et « la publicité mensongère du Sedif ». Et se réjouit du futur débat : « On craignait qu’il soit seulement organisé par le syndicat et soit donc très limité ». Ce ne sera pas le cas.

La lettre de mission adressée à Paola Orozco-Souël, désignée par la CNDP pour son organisation, fixe un cadre très large aux enjeux qui seront examinés : bilan économique pour les consommateurs, protection de la ressource, alternatives à l’OIBP et coût énergétique, entre autres. Ce n’est donc qu’à l’issue des conclusions du débat, prévues l’été prochain, que le Sedif pourra prendre sa décision finale sur le déploiement du procédé. Le choix du syndicat en faveur de l’un ou l’autre des deux industriels candidats n’interviendra qu’aux alentours de mai 2024.

Suez et Veolia au coude-à-coude

De quoi obliger à la patience Suez et Veolia, dont les équipes planchent depuis des mois sur cet appel d’offres de plusieurs milliers de pages. Ils ont rendu leur première proposition en mars et doivent produire une deuxième mouture mi-novembre. L’enjeu est énorme pour les deux concurrents. A l’heure où nombre de collectivités locales françaises basculent en régie, décrocher un tel contrat tient de l’affaire du siècle, pour l’un comme pour l’autre.

Techniquement, les deux entreprises sont au coude-à-coude sur leur capacité à répondre aux exigences du syndicat francilien. Suez travaille depuis plusieurs années sur le procédé. La groupe a certes cédé à Veolia son entité Water Technologies & Solutions - dédiée aux installations de traitement d’eau et d’assainissement - mais a conservé en interne les compétences dans sa branche Treatment Infrastructures. De son côté, Veolia mise sur la longueur d’avance qu’il a pu prendre avec l’usine de production du Sedif que sa filiale Veolia Eau d’Ile-de-France exploite, à Méry-sur-Oise. Elle utilise un système de nanofiltration, proche de l’OIBP.

Ce report a déjà un intérêt pour le groupe présidé par Antoine Frérot : après avoir déjà bénéficié, en 2021, du prolongement d’un an de la DSP en raison du Covid, il reste aux manettes du marché pour 12 mois supplémentaires. Et améliore encore son record de longévité en tant que prestataire du syndicat francilien : Veolia en est l’attributaire depuis une centaine d’années !

Côté Sedif, on tente de voir le verre à moitié plein. « Nous aurions pu engager la saisine sur ce projet avant », reconnaît Guillaume de Stordeur, le directeur de la communication. Mais ce débat va nous aider à justifier de la pertinence de ce choix. C’est une parenthèse qu’il faut ouvrir et qui va nous donner l’occasion d’expliquer ce que l’on fait. » Sur le fond, le syndicat reste convaincu de la pertinence de son projet. L’organisme se dit prêt à ajuster son dispositif en fonction des remontées du débat public, mais voit surtout l’exercice comme une « façon de lever les réserves éventuelles ». Cette opération transparence a également un coût : le Sedif va consacrer un million d’euros au total pour l’ensemble du débat (logistique, communication, RH de l’équipe de garants de la Commission…), auxquelles s’ajouteront les éventuelles études supplémentaires nécessaires à la clarification du projet…