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Continuer la lectureArdian va perdre l’une de ses figures historiques
Philippe Poletti quittera progressivement l’ensemble de ses fonctions au sein du géant du private equity. L’Informé dévoile les coulisses de ce départ programmé.
Le jeu des chaises musicales reprend chez Ardian, ce géant français du private equity qui brasse 140 milliards d’euros sous gestion et compte plus de 1 000 salariés. Après les départs en 2018 et en 2021 de deux figures historiques, Dominique Gaillard et Vincent Gombault, la firme de la place Vendôme va perdre un autre membre de sa vieille garde : Philippe Poletti, grand manitou du Buy Out dans l’entreprise, où il évolue depuis 1999. Le mouvement est important puisque cette activité, qui désigne les investissements d’Ardian dans les gros LBO (les magasins Grand Frais, le logisticien Staci, les laboratoires d’analyses médicales Inovie…), pèse à elle seule près de 15 milliards d’euros d’actifs et « génère près d’un tiers de l’Ebitda » de la société, affirme un connaisseur de la maison.
Selon nos informations, Philippe Poletti abandonnera ses fonctions en deux temps. Il cédera d’abord, fin juin, la responsabilité opérationnelle du Buy Out à Thibault Basquin et à Nicolo Saidelli. Il partageait déjà avec eux la tête de l’équipe depuis 18 mois - le premier pilotant la France et les Etats-Unis, le second gérant notamment l’Italie. Il quittera ensuite la présidence du comité des investissements - et la direction d’Ardian France - dès que les 6,5 milliards d’euros du fonds de LBO levé par Ardian en 2019-2020 seront totalement déployés. Ce sera a priori fin 2024, le fonds étant aujourd’hui investi à 70 %. Dans ce comité où les décisions se prennent à l’unanimité, on trouve tous les « managing directors » de l’équipe, ainsi que les membres du directoire d’Ardian : Mathias Burghardt (patron de l’activité d’infrastructures d’Ardian), François Jerphagnon (dirigeant des fonds Expansion), Jérémie Delecourt (chief operating officer), Stéphanie Bensimon (immobilier)... Sans oublier Dominique Sénéquier, l’indéboulonnable présidente du directoire, devenue au fil des ans une figure du capitalisme en France, et bien au-delà.
Faut-il voir dans ce départ une mise à l’écart ? Si l’intéressé n’a pas souhaité répondre à l’Informé, il fait savoir autour de lui que cette décision a été uniquement motivée par une volonté de faire autre chose, même s’il restera un temps actionnaire de l’entreprise. Celui qui a fait grandir l’activité Buy-Out d’Ardian - le fonds de 2019 dispose de 6,5 milliards d’euros, contre 1,6 milliard pour son ancêtre de 2008 - voudrait se concentrer davantage à son family office. Ce choix aurait mûri mi-2021, avec le souci de réaliser sa sortie en douceur. La transition et le partage des rôles « se sont faits en bonne intelligence, témoigne une source interne, chez Ardian. La période a été mise à profit pour muscler l’équipe de gestion, avec un effort de sectorisation, le renforcement des compétences transverses (avec des embauches pour gérer les problématiques liées au digital ou aux RH dans les participations…) ».
Mais dans le milieu, d’autres scénarios circulent. Certains voient un lien clair entre le départ de Philippe Poletti et la succession en suspens de Dominique Senequier, 70 ans cette année, à la tête d’Ardian. Une personne familière avec le dossier prétend que le quinqua aurait poussé - en vain - une nouvelle organisation dans laquelle Mathias Burghardt et lui seraient devenus co-CEO, la patronne de la firme devant se contenter de la présidence non-exécutive. Le plan refusé, Philippe Poletti aurait alors jugé préférable de partir. Une chose est sûre, la question d’un possible passage de témoin à la tête de l’entreprise reste éminemment sensible chez Ardian. « Dominique Senequier pense moins à sa succession qu’à l’organisation de la société pour qu’elle continue à l’accompagner activement, observe l’un de ses proches. Elle est en pleine forme physique et intellectuelle, et elle veille à rester très impliquée auprès des clients et des patrons d’entreprise ».
Pour d’autres, Philippe Poletti paierait les résultats mitigés de l’activité des fonds Buy-Out. Dans ce domaine, Ardian dispose aujourd’hui d’une trentaine de participations, un nombre assez élevé pour le secteur. Le financier semble peiner à revendre ses sociétés, l’incertitude économique ambiante et le coût de la dette pour les acquéreurs n’arrangeant rien. Déjà en 2021, année où le LBO se portait au mieux avec des valorisations tutoyant les sommets, Ardian Buy-Out n’avait cédé qu’une seule participation, le fabricant d’ingrédients Solina, auprès d’un autre fonds français, Astorg. Il était alors passé à côté d’une cession à 3,2 milliards de sa participation majoritaire dans Prosol/Grand Frais, pensant pouvoir céder sa participation à un meilleur prix plus tard. Un mauvais pari étant donné le retournement conjoncturel.
Les souscripteurs des fonds (que l’on appelle « limited partners », ou LPs) se demandent maintenant ce que sera leur performance financière. Un véhicule concentre les critiques, celui ayant levé 4 milliards en 2016. Au point que chez Ardian comme chez les concurrents, on doute sérieusement de sa capacité à atteindre un taux de rendement interne (TRI) annuel suffisant pour déclencher le versement de commissions de surperformance (le « carried interest ») aux équipes d’Ardian - le seuil d’activation étant généralement fixé à 8 %. Or le « carried » est à juste titre considéré comme une forme de Graal dans la profession. Il a permis à certains professionnels d’ériger des fortunes… pouvant parfois atteindre plusieurs centaines de millions d’euros pour les gérants seniors de grands fonds. « L’absence de carried sur le fonds de 2016 est franchement gênante, car cela apparaît comme une anomalie de marché. Il y a eu six années fantastiques », s’étrangle un fin connaisseur de la maison.
Selon des documents consultés par l’Informé, Ardian a cependant fait savoir que ce fonds devrait éviter ce scénario noir en générant, une fois tout le portefeuille cédé, un TRI net de 12,5 %. Autrement dit, il devrait retourner à ses LPs l’équivalent de 1,9 fois leur mise. Une amélioration sensible de la performance est donc attendue, puisque celle-ci s’établit aujourd’hui à 10% de TRI pour un retour sur investissement représentant 1,5 fois la mise, en prenant en compte les cessions déjà réalisées et la valorisation virtuelle des participations encore en portefeuille. Quoi qu’il en soit, la rentabilité des fonds est un sujet clé puisque plus elle est importante, plus une société de gestion aura de facilité à lever de nouveaux véhicules pour continuer à investir. Ardian mise beaucoup sur son fonds levé en 2019 : elle table aujourd’hui sur un rendement à terme de 22 %, et prévoit de rendre aux souscripteurs 2,5 fois les capitaux investis.
Garder le cap de la performance est d’autant plus important que les ambitions pour le prochain fonds Buy-Out sont grandes. Selon nos informations, une taille de 8 milliards d’euros est évoquée pour ce futur millésime… Une tâche à laquelle Ardian devrait s’atteler d’ici l’année prochaine.