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Comment BNP Paribas chouchoute Patrick Drahi depuis 20 ans

Alors que son empire Altice vacille sous le poids de la dette, le milliardaire continue d’être soutenu par la première banque de l’Union européenne. L’Informé dévoile les dessous d’un mariage incestueux.

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ERIC PIERMONT / AFP

Dans la finance, Patrick Drahi a ses chouchous. Il y a Morgan Stanley, où il a recruté une partie de son état-major, comme Dexter Goei ou Bernard Mourad. Il y a JP Morgan, où son fils Nathan a travaillé 2 ans et demi. Mais parmi toutes les institutions bancaires françaises, sa préférée est de loin BNP Paribas, avec qui il travaille depuis vingt ans. Un amour réciproque. Selon nos informations, Altice est le principal compte de BNP dans le secteur des télécoms. Selon certaines sources, ce serait même son plus gros client hors industrie financière. Une situation assez logique, à en croire un dirigeant de l’établissement de crédit : « Patrick Drahi a des besoins très variés : crédits, obligations, fusacs… et ce en Europe comme aux États-Unis. Peu de groupes peuvent fournir une telle palette de services : essentiellement des banques anglo-saxonnes, et en France, la BNP ». Un ancien ajoute : « l’autre grande banque française qui aurait pu jouer ce rôle était la Société générale, mais son équipe de financement était dirgée depuis 2000 par Patrick Menard qui boudait Patrick Drahi car il avait eu une mauvaise expérience avec lui précédemment lorsqu’il travaillait pour Paribas ».

La liste des prestations apportées par la banque du boulevard des Italiens à Altice est de fait impressionnante. Selon notre enquête, elle a participé à au moins 34 emprunts du groupe. Elle s’est aussi occupée du placement d’au moins neuf émissions obligataires. Elle a été son conseil financier sur de multiples opérations : ouverture du capital de SFR, rachats des câblo-opérateurs américains Cablevision et Suddenlink, vente des pylônes en République dominicaine… Elle a même été un petit actionnaire de SFR Numericable (2 % du capital mi-2014) puis d’Altice Europe (0,26 % en avril 2020). L’osmose est telle que, lors de la bataille pour racheter SFR en 2014, BNP Paribas choisit le camp Drahi au détriment de Bouygues, pourtant un des clients historiques de la banque.

Mais ce n’est pas tout. Toujours à tirer le diable par la queue, Patrick Drahi a fait appel à son établissement préféré pour acheter en crédit-bail ses équipements Huawei et Alcatel. Il a aussi mis en place un système où BNP payait les factures des principaux fournisseurs, puis se faisait rembourser par SFR quelques mois plus tard. Selon le Financial Times, il lui a même emprunté plus de 21 millions de dollars pour s’acheter un jet privé Bombardier.

Le meilleur exemple de la symbiose entre les deux groupes est le rachat de Sotheby’s. Une opération à 4 milliards de dollars, financée à 90 % par de la dette, et qui a généré 60 millions de dollars de frais versés aux banques, aux avocats, etc. Dès février 2019, soit deux mois avant que Patrick Drahi ne fasse connaître à Sotheby’s son intérêt « très sérieux », il fait sonder Laurence Beghin, chargée du compte Altice à la BNP, sur un financement du rachat. Finalement, l’acquisition est annoncée en juin dans un communiqué qui précise que BNP Paribas est à la fois conseil financier et assure seul le financement. En pratique, la banque française a arrangé 3 milliards de dollars de crédits, empochant de juteuses commissions au passage. Selon nos informations, sur une des tranches s’élevant à 1,15 milliard de dollars, elle a facturé au moins 23,5 millions de dollars de « fees », soit 2 % du montant emprunté.

Rebelote l’année suivante, où le retrait de la Bourse d’Altice Europe, qui coûte 3,4 milliards d’euros, est entièrement financé par la banque dirigée par Jean-Laurent Bonnafé, qui est diplômé de Polytechnique deux ans avant Patrick Drahi. Puis, en 2021, lorsque le magnat des télécoms s’invite au capital de BT, l’opération est financée via un produit complexe (« collar ») par Citigroup, Morgan Stanley et BNP, qui empoche à cette occasion 5,5 millions de livres de commission, selon nos informations.

Fidèle parmi les fidèles, la banque a aussi participé à différents ratages. En 2015, lorsque Patrick Drahi se propose - en vain - de racheter Bouygues Telecom pour 10 milliards d’euros, BNP s’engage à financer l’acquisition de manière inconditionnelle. En 2016, lorsqu’il propose aux petits porteurs de SFR Numericable d’échanger leurs actions contre des titres Altice Europe, BNP est conseil financier et présentateur de l’offre. Mais - fait rarissime - l’offre est recalée par l’AMF en raison de ses modalités « imprécises ». En 2021, lorsqu’il propose - toujours en vain - de racheter Eutelsat pour 2,8 milliards d’euros, le montage est entièrement financé par BNP, selon nos informations. La même année, lorsqu’il tente d’introduire Teads au Nasdaq sur une valorisation de plus de 3,5 milliards de dollars, BNP est des teneurs de livre. Mais l’opération avorte, et finalement la régie publicitaire a été vendue cet été pour trois fois moins.

Mieux encore : selon nos informations, le nom de la banque française apparaît dans les accords secrets passés en 2022 entre Patrick Drahi et Armando Pereira. Ces contrats confiaient au patron d’Altice la gestion des actions détenues par son bras droit dans les différentes sociétés du groupe, via un système de fiducie. Ils prévoyaient aussi que le polytechnicien puisse racheter ces participations à l’autodidacte portugais à partir de 2035, sur une valorisation fixée par « BNP ou Morgan Stanley ».

Évidemment, depuis que l’affaire Pereira a éclaté, le filon Drahi s’est relativement tari. Le marché de la dette s’est en grande partie refermé pour Altice, et les lucratives commissions qui vont avec. Toutefois, en février, BNP a quand même été chef de file et agent de placement pour une émission d’obligations d’Altice International. Puis le mois suivant, elle a été une des quatre banques qui a refinancé la dette de XPFibre, la filiale qui détient le réseau très haut débit de SFR. Enfin Patrick Drahi, à défaut d’emprunter, s’est lancé dans une grande braderie, vendant moult actifs. Il a notamment confié à BNP un mandat pour trouver un actionnaire minoritaire pour SFR, mais cette quête a fait un flop : selon l’opérateur, les offres reçues, « indicatives et non engageantes », ont été jugées « pas intéressantes ».

BNP Paribas s’est-elle trop engagée auprès de Patrick Drahi ? Court-elle un risque en cas d’effondrement de son empire ? Une source interne se veut rassurante : « La politique maison est de n’accorder que des crédits sécurisés qui sont garantis par des actifs, des factures, etc., indique une source interne. Quant aux obligations, BNP intervient au moment de leur placement auprès d’investisseurs, qui présente le risque de mal tourner, mais cela ne s’est jamais produit avec Altice ».

Contactés, les porte-parole d’Altice France et de la BNP n’ont pas répondu.

Quand Drahi recrute chez BNP Paribas

N’hésitant pas à mélanger les genres, Patrick Drahi a débauché à la BNP deux cadres qui s’occupaient du compte Altice. D’abord, Martin Douxami, qui, au sein de la banque, travaillait sur les financements par endettement pour le secteur des télécoms. En 2008, il devient directeur du financement pour Numericable puis SFR. Contacté, l’intéressé assure « avoir quitté BNP en 2008 car le marché de la dette s’etait refermé, et donc l’activité de mon service s’était beaucoup tarie. A cette époque, j’etais un banquier junior sans pouvoir de décision. Et Numericable était perçu le vilain petit canard du secteur où personne ne voulait aller travailler. Donc je ne suis certainement pas allé de BNP à Numericable pour renforcer les liens entre les deux sociétés. D’ailleurs, BNP n’a pas été favorisé par Numericable dans les années qui ont suivi. »

Rebelote en 2021, où le magnat des télécoms recrute Laurence Beghin, banquière senior qui était chargée d’une vingtaine de clients télécoms & média chez BNP, dont Altice, comme l’avait révélé Bloomberg. Il lui confie ses nouveaux investissements, et elle travaille notamment sur le projet (avorté) de rachat d’Eutelsat. Selon nos informations, il lui prête aussi 3,2 millions d’euros à 0,25 % pour qu’elle puisse devenir petit actionnaire d’Altice. Et, lorsqu’il faut emprunter de l’argent pour les actifs immobiliers du magnat des télécoms, Laurence Beghin vient logiquement frapper à la porte de l’entreprise où elle a passé 27 ans… Contactée, l’intéressée ne nous a pas répondu, mais indique sur son profil LinkedIn avoir quitté l’empire Drahi en avril dernier.

Mais ce n’est pas tout. De 2003 à 2013, Patrick Drahi a bénéficié d’un allié au sein du conseil d’administration de BNP, en la personne d’Hélène Ploix. Il s’agit de la fondatrice et patronne du fonds français Pechel, qui a été l’une des premières à croire au natif de Casablanca, investissant dans Altice dès 2003. De 2007 à 2012, elle a aussi été administratrice de filiales d’Altice.

Un client contraire au code de la banque ?

BNP Paribas peut-il garder Altice comme client ? Pour l’association Éthique et Investissement, la réponse est clairement non. Selon elle, le groupe de Patrick Drahi ne respecte pas de nombreuses dispositions du code de conduite de la banque. Selon cette charte, « le Groupe BNP Paribas respecte les normes les plus rigoureuses de conduite et d’éthique, en matière de lutte contre la corruption »’. Il « garantit un traitement équitable des clients, de lutter contre le blanchiment d’argent et la corruption…, de ne pas être en situation de conflit d’intérêts, … de ne pas accorder de traitement préférentiel injustifié à un client », de s’assurer que « les activités respectent strictement les lois et les réglementations en vigueur, y compris les règles de droit de la concurrence et les règles fiscales ». Il impose de « contribuer activement à la lutte contre toute forme de criminalité économique, notamment contre la fraude, le blanchiment d’argent », en étant « attentif à ce que les transactions des clients ne soient pas liées à de la corruption ».

L’association compte soulever la question lors de la prochaine assemblée générale de la banque en mai prochain, via une question écrite, qui rappelle le CV chargé du milliardaire. Elle liste les multiples condamnations dont a écopé Altice ces dernières années de la part du fisc, de la DGCCRF et des autorités de la concurrence… Elle y ajoute les deux class actions engagées contre Altice USA et la condamnation de SFR pour « comportement déloyal » vis-à-vis des représentants du personnel. Elle rappelle enfin les poursuites en cours : le fonds CIAM qui a porté plainte pour « abus de biens social », la justice portugaise qui a mis en examen mi-2023 le n° 2 du groupe, Armando Pereira, pour « corruption et blanchiment », et le parquet national financier français qui a ouvert une enquête pour « corruption, blanchiment et recel ». Son président Geoffroy de Vienne vient d’écrire au directeur général de la banque Jean-Laurent Bonnafé pour lui demander de se porter partie civile « dans les dossiers délictuels en cours ».

Enfin, Éthique et Investissement s’interroge sur la fortune de Patrick Drahi, que Forbes chiffre à 7 milliards de dollars. Selon elle, cette réussite est « peu explicable par la seule économie de son groupe » et « semble associée à une gestion discutable ainsi qu’à une évasion fiscale d’ampleur ». Elle pointe que notre homme demande à ses entreprises de lui verser des redevances pour divers motifs (management fees, marque, loyers…), « ce qui affaiblit le groupe industriel et ses créanciers au profit de son gérant ». Elle rappelle que le magnat des télécoms est résident fiscal suisse (où le fisc genevois lui réclame 7,4 milliards d’euros), détient des passeports de cinq pays (Maroc, France, Israël, Portugal, St Kitt et Nevis), et a installé moult sociétés dans des paradis fiscaux (Luxembourg, et hier Guernesey et Panama).