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Médias - Culture

Têtu, Ideat, The Good Life… la difficile reprise d’I/O Media

Le groupe de média d’Albin Serviant, placé en redressement judiciaire, recherche un repreneur. Plongée dans les coulisses d’une déroute.

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I/O Media

C’est l’histoire d’une success story à la française qui finit par tourner au fiasco. Celle d’Albin Serviant, figure de la French Tech reconverti en patron de presse. En 2018, l’entrepreneur rachète le titre Têtu après avoir bouclé un tour de table de 700 000 euros. Parmi les actionnaires : Marc-Olivi...

Mais le 25 octobre dernier, c’est la douche froide : l’ensemble des titres d’Albin Serviant sont placés en redressement judiciaire. Les mois précédant l’événement, le discours d’Albin Serviant avait pourtant toujours été très rassurant. Devant les doutes et inquiétudes de ses salariés, sa réponse était toujours la même, à en croire les témoins : « Ça va aller », « Rome ne s’est pas faite en un jour » et autres « Ne vous inquiétez pas ». « La transparence n’a jamais été la politique de la maison, résume une collaboratrice. On nous a souvent laissés croire que tout allait bien ». Même quand plusieurs licenciements économiques interviennent dès la fin de l’année 2022, puis en mars dernier, le relativisme reste de mise… Jusqu’à ce jour d’octobre où le dirigeant annonce à ses troupes ne plus être en mesure de payer leur salaire et demande le placement en redressement judiciaire de la société.

Projets abandonnés

Comment expliquer une telle déroute ? À écouter plusieurs observateurs, Albin Serviant a pensé pouvoir appliquer la formule magique qui a relancé Têtu à plusieurs autres titres : racheter une marque, lever des fonds sur son nom, et diversifier ses revenus pour ne pas être dépendant des ventes du magazine. Mais n’est pas Têtu qui veut. En témoigne la courte vie de Lyrik, trimestriel consacré à la démocratisation de l’Opéra brièvement lancé par I/O Media en avril 2022 et arrêté au bout du troisième numéro. Ou encore la relance avortée de Dim Dam Dom, prévue à l’automne 2022, et finalement annulée. Quant à au magazine déco Ideat et au titre lifestyle The Good Life, ils dépendraient encore trop de la vente en kiosque et de la publicité (75 %), dans un contexte où les coûts d’impression ont explosé, expliquait Albin Serviant à La Correspondance de la Presse en octobre dernier. « C’est simplement un mec de la tech qui pensait révolutionner les médias mais n’avait pas assez de cash pour assumer ce qu’il voulait faire », estime un ancien collaborateur déçu. Plus sévères, certains lui reprochent des errements stratégiques.

Un des actionnaires de l’entreprise estime par exemple qu’I/O Media a « perdu beaucoup d’énergie et d’argent avec des prestataires externes ». Un ancien employé déplore quant à lui de nombreux problèmes de suivi : « Il n’y avait aucune vision, aucun business plan ». Alarmé par ces difficultés, le patron de DC Company (le Gorafi, les Éclaireuses) Geoffrey la Rocca, au capital d’I/O Media, a selon nos informations déjà proposé à Albin Serviant d’intégrer sa société à son groupe DC Company par le passé. Une proposition refusée par le PDG… et désormais périmée.

C’est que le dossier a de quoi refroidir les investisseurs : comme nous le révélons, I/O Media cumule d’importantes ardoises auprès de plusieurs prestataires. Une créance d’un million d’euros auprès de l’imprimeur Roularta, deux autres dettes auprès du cabinet de conseil en stratégie digitale CosaVostra et de l’agence de production de contenus pour les réseaux sociaux Odace. En tout, l’entreprise cumule un passif de près de 8,9 millions d’euros.

Risque de morcelage

Autre complexité, I/O Media n’est pas un groupe de presse homogène mais une addition de sociétés indépendantes. Dans les faits, The Good Life et Ideat dépendent d’une structure juridique, Têtu d’une autre et Opera Magazine, d’une troisième. Les quatre entreprises ont été placées en redressement judiciaire en même temps, le 25 octobre dernier. Et même pour leurs salariés, cette organisation n’est pas simple : « on ne nous a jamais dit clairement qu’il y avait plusieurs entités juridiques, explique l’une d’entre eux. Albin parle toujours d’« I/O Media » comme d’un groupe. » Si tous les employés ont emménagé dans les mêmes locaux dans le XIème arrondissement de Paris en juin dernier, la tentative de rapprochement n’a pas, dans les faits, donné un sentiment d’unité aux collaborateurs. « Ça n’a pas rendu plus fluide les interactions, ni renforcé la transparence », regrette une employée.

Mais l’affaire attire tout de même les convoitises. Comme l’a révélé Le Monde en septembre dernier, Albin Serviant « discute avec tout le monde ». Le groupe Prisma Media nous confirme être « attentif à l’évolution du dossier ». Selon nos informations, le risque que les entités soient reprises séparément est assez fort : « Pour moi, les groupes de presse vont venir faire leur marché parmi les magazines », avance un employé. Ideat et The Good Life sont particulièrement scrutés par Prisma Media et CMI France. Le groupe de Daniel Kretinsky, quelque peu refroidi par l’importance de la dette d’I/O Media, n’a cependant pas encore pris de décision.

Quid d’Opéra Magazine et de Têtu ? « Prisma ne veut pas de Têtu », nous confie une source au fait des négociations, arguant qu’un titre LGBTQIA+ trouverait difficilement sa place dans la galaxie de Vincent Bolloré. Interrogé, le groupe Figaro qui a récemment fait l’acquisition de Gala indique n’être en discussion pour rien dans ce dossier, ni l’ensemble ni l’un des actifs. Reste l’option Reworld, qui inquiète plusieurs salariés. Selon nos informations, le groupe ne s’intéresse pas au dossier.

Interrogé sur l’ensemble de ces tractations, l’actionnaire d’I/O Media Thibaut Elzière confie à l’Informé « espérer qu’une solution soit trouvée pour que ces beaux magazines continuent à prospérer ». Plus remonté, un autre souhaite surtout « perdre le moins d’argent possible » dans l’affaire. La période d’observation du redressement a été prolongée de deux mois ce 13 décembre lors d’une audience au Tribunal de commerce de Paris. Les potentiels repreneurs ont jusqu’au 20 décembre pour déposer leur offre.

Contexte social tendu

Dans un contexte pareil, le climat social se complique. Des arrêts maladie se sont multipliés ces derniers mois et plusieurs salariés licenciés ont d’ores et déjà décidé de porter leur cas devant les prud’hommes.  « Tout le monde se demande à quelle sauce on va être mangés, qui va nous racheter, s’il y aura des licenciements, qui prendra la direction, énumère une employée. Il y a une vraie toxicité ambiante dans les bureaux. » Selon nos informations, I/O Media a déjà été condamné deux fois pour licenciement abusif en première instance, mais a fait appel de ces décisions. Auprès de l’Informé, plusieurs salariés décrivent des conditions de travail difficiles, des objectifs irréalistes et une pression constante. Aujourd’hui, certains pigistes du groupe ne sont même plus payés.

Contacté, Albin Serviant n’a pas souhaité « commenter la procédure qui suit son cours ».

Une réponse de Prisma Media

« Le groupe PRISMA MEDIA tient à répondre aux propos tenus dans l’article intitulé “Têtu, Ideat, The Good Life... la difficile reprise d’I /O Media” publié sur le site https://www.linforme.com/ le 14 décembre 2023, propos selon lesquels « Prisma ne veut pas de Têtu », nous confie une source au fait des négociations, arguant qu’un titre LGBTQI + trouverait difficilement sa place dans la galaxie de Vincent Bolloré », et que PRISMA MEDIA estime erronés, les faits venant contredire directement cette déclaration.

En effet, PRISMA MEDIA, qui appartient au groupe Vivendi, tient à préciser que :

● son groupe collabore régulièrement avec TÊTU dans le cadre de son think tank Têtu Connect ou encore en mettant à disposition la salle de l’Olympia appartenant au groupe, pour la tenue de la cérémonie de remise des Têtu awards en août 2023 ;

● PRISMA MEDIA travaille chaque jour à une meilleure prise en compte des thématiques LGBTQIA + et promeut la diversité et l’inclusion au travers d’actions concrètes :

- en tant qu’éditeur : avec Simone média, marque féministe et engagée lancée il y a 5 ans, et avec la relance de sa marque emblématique des 18-25 ans, NÉON, en janvier 2024 précisément sur un positionnement LGBTQIA + dans un esprit inclusif et festif

- en tant qu’employeur : en créant un environnement propice à l’intégration et au bien-être de tous les collaborateurs en se dotant de Référents salariés LGBTQIA + »