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Médias - Culture

Les fins de mois difficiles de la Maison de l’Amérique latine, repaire du Tout-Paris culturel

Logée dans deux hôtels particuliers, l’institution souffre des suites du Covid et de la hausse des loyers imposée par son propriétaire, la Banque de France. Qui aimerait vendre les lieux.

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CC BY-SA 4.0 Mini.fb/Licence CC BY-SA 4.0

En juillet dernier, Edgar Morin y a célébré son tout dernier anniversaire en petit comité. Le philosophe et résistant, véritable star au Mexique et au Brésil, ne pouvait choisir meilleur endroit que la Maison de l’Amérique latine pour souffler ses 104 bougies. Créé en 1946 par le général de Gaulle en...

Mais après plusieurs années difficiles, la Maison se retrouve aujourd’hui en situation délicate. La crise du Covid cumulée à la hausse des loyers imposés lors du renouvellement du bail (de 2021 à 2030) avec la Banque de France, propriétaire des lieux, ont contraint l’Affal à puiser dans ses réserves. Cette structure privée a dû prendre à sa charge de nombreux travaux de mise en conformité (normes incendie, handicapé…) tout en respectant la configuration du site. « Nous avons fini de rembourser notre prêt garanti par l’État (600 000 euros) et nous soldons cette année notre dette vis-à-vis de la Banque de France (840 000 euros) qui avait accepté l’échelonnement de loyers, confirme François Vitrani, le directeur général de l’Affal. Mais notre trésorerie est désormais à sec. »

Avec un budget annuel de 3,5 à 4 millions d’euros, l’association a du mal à faire face à ses 2 millions d’euros de loyers et autres frais de fonctionnement. Le recul des subventions accordées par le ministère de la Culture (qui ne donne plus rien depuis longtemps) et celui des Affaires étrangères - 25 000 euros par an seulement aujourd’hui - l’a contrainte à chercher de l’argent ailleurs. Hors des caisses de l’État. « Nous avons eu la nécessité de nous débrouiller seuls et nous avons donc dû développer nos propres ressources financières autour de plusieurs activités commerciales », indique François Vitrani.

La plus importante concerne la location d’espaces pour des conférences, des tournages de films et séries télé ou encore des événements culturels comme la Fashion Week. À cela s’ajoute la mise à disposition des lieux à des entreprises privées pour des séminaires et des réceptions. L’Affal touche également des redevances d’Elior qui propose un service de restauration lors de ces événements et exploite tout au long de l’année le Café Sigmund ainsi qu’une table gastronomique. Ce lieu prisé du Tout-Paris donne directement sur l’un des plus beaux jardins de la capitale. Sans le savoir, chaque client peut voir sur sa note un euro facturé sous la forme d’une cotisation comme membre de passage de l’association (soit 80 000 euros par an).

Ce modèle économique permet de maintenir un accès gratuit aux 200 événements culturels organisés chaque année. Certains attirent un public confidentiel quand d’autres peuvent réunir plus de 5 000 personnes en une seule journée, selon son dirigeant. « Nous nous adressons à l’immense minorité qui aime la relation entre la France et l’Amérique latine et les Caraïbes, ajoute-t-il. Nous ne faisons pas payer aux visiteurs l’accès aux expositions et souhaitons conserver cette gratuité. » Malgré les problèmes financiers, hors de question de changer cette politique. Une autre option est donc à l’étude pour tenter de reconstituer la trésorerie : créer une société des Amis de la Maison de l’Amérique latine afin de collecter le maximum d’argent auprès de particuliers. La décision doit encore être votée lors de la prochaine assemblée générale prévue le 23 juin.

Mais même si cette opération est un succès, tout ne sera pas réglé pour autant. Car la Banque de France cherche depuis longtemps à récupérer ce site prestigieux pour le céder et récupérer un joli pactole de plus de 100 millions d’euros. Jusqu’ici, les velléités de l’institution se sont toujours heurtées au pouvoir politique. « J’ai souvent rappelé à la Banque de France que ce lieu leur avait été donné quasi gratuitement après le départ de la Banque de l’Algérie lors de l’indépendance, confie Vitrani. Jusqu’à présent, tous les présidents de la République se sont toujours opposés à la vente mais qui sait ce qui adviendra après l’élection de 2027. » En cas d’arrivée au pouvoir du RN, l’association craint pour son avenir.

Elle dispose toutefois de puissants relais pour défendre son cas et peut se targuer d’intégrer des personnalités influentes dans ses rangs. Elle compte parmi ses fidèles l’ex ministre Jean-Michel Blanquer, d’anciens diplomates comme Alain Rouquié, Yves Saint-Geours et son président Jean-Marc Laforêt, l’artiste Pablo Reinoso ou encore le sociologue Michel Wieviorka… même si l’Affal n’en dit mot, ni sur son site Internet ni dans ses mentions légales. Ce manque de transparence a d’ailleurs poussé une sénatrice, Sophie Briante Guillemont, à interroger le Quai d’Orsay l’an dernier afin de connaître la liste des membres actuels du conseil d’administration, le budget de l’association et le nombre de ses salariés, « étant donné que ces informations ne sont pas publiques. » Le ministère a répondu que l’Affal était une entité de droit privé, libre à elle de communiquer sur ces différents éléments.

L’une de ses figures phares, son secrétaire général, Bernard Cassen, est décédé à 87 ans il y a un an. Un hommage lui a été rendu à la Maison de l’Amérique latine en décembre dernier, organisé par Le Monde diplomatique dont il fut, un temps, le directeur général. « À cette occasion, Jean-Luc Mélenchon a apporté son témoignage amical, se souvient l’homme de médias, Jacques Rosselin. Il est passé juste après moi et a reconnu s’inspirer de son talent pour mobiliser les énergies au sein de l’organisation altermondialiste Attac en France. » Rosselin, cofondateur de Courrier International, est un proche de l’association et a même organisé la première levée de fonds de son magazine dans ce lieu à la fin des années 1980. La Maison a d’ailleurs une forte proximité avec de nombreux journaux : le Canard Enchaîné y organise sa fête annuelle et Mediapart y a ses entrées puisque François Vitrani a présidé jusqu’à décembre dernier la société pour la protection de l’indépendance du média.

Pourtant, ces derniers mois plusieurs articles du Figaro questionnaient la gestion de ce lieu estimant que la recherche de financements avait pris le pas sur les missions culturelles et qu’une vente du bâtiment serait donc logique. « Comment quatre salariés peuvent-ils organiser plus de 120 événements culturels par an, quand on sait que l’Institut du Monde Arabe emploie près de 80 professionnels pour une programmation comparable ? », s’interroge un connaisseur de la Maison. Des critiques balayées par Vitrani. Pour lui, au-delà de ces quatre salariés, au moins dix autres s’occupent de l’accueil, l’entretien, l’installation des salles. Sans compter de nombreux bénévoles. Mais la petite musique n’est pas pour le rassurer…