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Médias - Culture

La revue Le Grand Continent bascule en mode commercial

Créée au sein de l’École normale supérieure (ENS) sous la forme d’une association à but non lucratif, la revue de géopolitique fait évoluer son modèle. L’interview d’Emmanuel Macron en 2020 l’avait fait connaître hors de France.

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Le Grand Continent fait sa révolution. Pilotée par une association à but non lucratif depuis ses débuts, la revue de géopolitique sera désormais chapeautée par une société commerciale, Grand Continent Edition, créée pour l’occasion, a appris l’Informé. Un changement de paradigme important pour ce titre qui invite diplomates, hommes politiques, chercheurs et intellectuels à débattre de l’Europe face aux grands enjeux du monde.

À l’origine, Le Grand Continent doit sa création, en 2017, à quatre étudiants de l’École normale supérieure (ENS), réunis dans un think tank : Gilles Gressani, Mathéo Malik, Pierre Ramond rejoints ensuite par Ramona Bloj. Ensemble, ils lancent un site internet, avec une newsletter envoyée tous les dimanches, et organisent des rencontres rue d’Ulm tous les mardis. Cinq ans plus tard, le quatuor développe une version papier annuelle, éditée par Gallimard. « Nous avons créé la revue au sein de l’association Groupe d’études géopolitiques qui détient toujours la marque », indique son président, Gilles Gressani. Aujourd’hui, leur initiative a pris une toute autre dimension. De nombreuses personnalités contribuent au média : l’italien Mario Draghi (ex-président de la Banque centrale européenne), Pascal Lamy (ancien DG de l’Organisation mondiale du commerce), Jean Tirole (prix Nobel d’économie) ou encore Giuliano da Empoli (auteur du Mage du Kremlin ou L’heure des prédateurs). Et le président de la République, Emmanuel Macron a même accordé au site une grande interview en 2020 sur le monde post-Covid. De quoi le faire connaître en dehors des frontières hexagonales et attirer la lumière médiatique sur ces fondateurs.

Reconnu en France comme à l’international, Le Grand Continent revendique 40 000 abonnés (à partir de 8 euros par mois pour l’abonnement en ligne sans la revue, et jusqu’à 250 euros par an pour les soutiens). Porté par l’actualité et les grands sujets du moment, entre tensions commerciales et conflits internationaux (en Ukraine, à Gaza, en Iran, etc.), le groupe enregistrerait désormais un chiffre d’affaires de plusieurs millions d’euros - montant sur lequel l’association ne souhaite pas communiquer- qui impose des changements selon Gilles Gressani. « Il s’avère aujourd’hui nécessaire de distinguer l’organisation juridique de nos activités et de leur donner une structure propre, adaptée à leurs objets respectifs », ajoute le trentenaire originaire du Val d’Aoste.

La société nouvellement créée en mai, détenue intégralement par ce dernier, a les mêmes missions que l’association d’origine : publication d’articles, organisation d’événements, vente d’abonnements et de produits dérivés, mais aussi opérations commerciales, financières, industrielles, mobilières ou immobilières… Mais Grand Continent Edition peut lever de l’argent, distribuer des dividendes à son président, Gilles Gressani, et à ses futurs directeurs généraux. Tout ce que ne peut pas faire une association. Si l’arrivée d’investisseurs extérieurs n’est pas prévue « à ce stade », tout comme le versement de dividendes, l’intérêt de cette nouvelle structure est plutôt de pouvoir financer des projets avec un cycle à horizon 2031. « Le développement de la revue à travers une société commerciale est une évolution naturelle, qui vise principalement à lui donner un cadre plus lisible et plus adapté, sans modifier notre projet éditorial, ni notre positionnement, explique son dirigeant. Les équipes du Grand Continent souhaitent conserver un lien étroit avec l’association. Ainsi et dans une démarche assez unique dans l’écosystème médiatique européen, nous avons fait en sorte que cette réorganisation coïncide avec la création d’un nouveau centre de recherche indépendant. » Ce dernier sera logé au sein de l’ENS avec la participation du média et l’annonce officielle est attendue pour la mi-juin comme l’indiquait le Monde.

Mais ce virage, plus commercial, pourrait aussi déplaire à ses soutiens. Dans son dernier rapport d’activité publié en 2022, l’association Groupe d’études géopolitiques revendiquait être accompagnée par le Quai d’Orsay, la Direction générale des relations internationales et de la stratégie du ministère des armées, ou encore plusieurs fondations (Cino del Duca, Michalski, Hippocrène). Faire coexister un modèle basé sur des dons et des subventions publiques avec un autre modèle plus commercial ne va pas de soi. Une inquiétude balayée par Gilles Gressani. « La revue est autonome financièrement. Ce sont les lecteurs qui ont permis son développement, grâce à leurs abonnements et nous ne percevons aucune subvention du Quai d’Orsay. Aucun autre organisme public français ou européen ne finance les activités de la revue et les dons particuliers ne représentent par ailleurs qu’une infime partie du budget de l’association (1 %). »
Son événement annuel, le Sommet Grand Continent, organisé chaque année dans la Vallée d’Aoste dans le grand hôtel cinq étoiles Billia, est placé sous le haut patronage du Parlement européen, de l’OCDE et de l’Unesco. « Le Wilfried Martens Centre for European Studies participe au financement de l’événement en couvrant notamment les frais de certains prestataires, sans verser aucun argent directement à l’association », précise Gressani. Parmi les partenaires, on trouve aussi AI Collaborative du milliardaire et fondateur d’eBay, Pierre Omydiar, dirigé par Martin Tisné. Ce dernier a été nommé envoyé thématique lors du sommet pour l’action sur l’IA à Paris voulu par l’Élysée. Le spécialiste de l’armement, MBDA, le groupe de cosmétique l’Oréal, Veolia, EDF mais aussi l’Agence française de développement (AFD) et Luminate (la fondation de Pierre Omydiar) étaient également partenaires de la dernière édition.