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Continuer la lectureLes Benattar vs Marc Eisenberg : bras de fer autour de l’hebdo Actualité Juive
Depuis que le propriétaire de Radio J a racheté le journal familial en 2020, les héritiers de Serge Benattar multiplient les procédures contre lui, en justice mais aussi au sein de la communauté.
C’est une affaire étonnante, sur des questions de propriété intellectuelle et de transmission. Un litige qui oppose deux visions de la presse communautaire juive, l’une familiale et traditionnelle, l’autre professionnelle et pragmatique. Un conflit sur fond de rancœurs et d’egos froissés, autour d’un journal bien connu : Actualité Juive. Dans les prétoires mais aussi auprès du grand rabbin de Paris, les héritiers de son fondateur Serge Benattar se battent avec Marc Eisenberg, propriétaire de Radio J et de Judaïques FM, président de l’Alliance Israélite Universelle… ainsi que repreneur du titre en 2020 suite à sa liquidation. Selon les informations de l’Informé, ce dernier vient d’emporter la dernière manche judiciaire de cette bataille. Mais ses adversaires n’ont pas dit leur dernier mot.
Créé en 1981, Actualité Juive a couvert pendant 40 ans la vie de la communauté, avec une approche assez religieuse. C’était aussi une affaire de famille. Le couple de fondateurs, Serge et Lydia Benattar, y occupaient respectivement les postes de rédacteur en chef et de directrice adjointe. Leurs trois enfants ont progressivement intégré l’hebdomadaire, entrant dans l’actionnariat de la société et travaillant pour le journal dès les années 1990 : Sandra au secrétariat, Michael au pôle diffusion et publicité et Yohan dans la mise en page et la maquette du journal.
Lorsque Serge Benattar décède d’un cancer des poumons en 2011, Lydia le remplace en tant que gérante de la société. Mais les affaires sont de moins en moins bonnes. La veuve tente de maintenir à flot le journal pendant des années, apporte 120 000 euros en compte courant d’associé et refuse d’encaisser son indemnité de départ en retraite, évaluée à 72 000 euros. En 2018, Marc Eisenberg la rencontre, « non pas pour racheter le journal, mais pour donner un coup de pouce, avancer des financements si besoin, car je savais qu’ils connaissaient des difficultés », explique-t-il à l’Informé. Lydia Benattar refuse. « Le journal était indépendant depuis sa création, nous n’avons jamais accepté d’aide de personne, tranche son fils cadet Michael. Mais Monsieur Eisenberg n’a pas l’habitude qu’on lui dise non, il en a fait son affaire personnelle. »
Le 24 avril 2019, le tribunal de commerce de Bobigny place la société en redressement judiciaire. Un gala de soutien au journal est organisé et permettra de récolter 120 000 euros de dons. Mais avec l’arrivée du Covid, les revenus de la société, issus en quasi-totalité des annonces publicitaires, plongent, la publication papier est stoppée, le journal n’est plus disponible que sur le web. La famille Benattar doit se résigner : AJ Presse est placée en liquidation judiciaire le 30 juillet 2020.
Soutenus par plusieurs institutions communautaires, les enfants se joignent à Guy Rozanowicz, cofondateur de Radio J et président de Koulam Radio, pour déposer une candidature de reprise. Ils souhaitent utiliser les dons récoltés lors du gala pour relancer le journal, mais la somme qu’ils proposent pour le rachat, 20 000 euros, est jugée « dérisoire » par le tribunal de commerce. C’est finalement la candidature de Marc Eisenberg, plus solide financièrement, qui sera retenue : il rachète AJ Presse pour 31 000 euros par le biais de sa holding Almanacc et promet 400 000 euros en fonds propres pour financer la reprise de l’activité. Il s’engage à « maintenir la ligne éditoriale d’Actualité Juive », qu’il souhaite « enrichir avec de grands intellectuels tels que Bernard-Henri Lévy ou Alain Finkielkraut ». Il conserve 50 % des effectifs.
Le magazine redémarre en septembre 2020 mais pas son site web historique, actuj.com. Les Benattar n’ayant pas transféré son nom de domaine et ses codes, le nouveau propriétaire est contraint d’en lancer un nouveau, actualitejuive.com. « Cela nous a causé un tort considérable et nous a gênés dans notre développement numérique, précise Marc Eisenberg. Beaucoup de lecteurs se trompaient de site quand ils voulaient se réabonner. » Il affirme également avoir dû débourser 50 000 euros pour recréer, dans l’urgence, un chemin de fer – la structure du journal papier – qui n’aurait pas été transmise par la famille Benattar.
Un autre problème persiste : l’utilisation de la marque « Actualité Juive », qui n’appartient pas à la société AJ Presse mais aux enfants Benattar. Ces derniers précisaient dans le plan de cession de leur société qu’un contrat de licence devrait être conclu avec le repreneur. Ce qu’a refusé Marc Eisenberg dans son offre de reprise, expliquant faire « son affaire personnelle de toute contestation qui pourrait naître de l’utilisation future par lui de la dénomination de "Actualité Juive" ». Le 11 août 2020, les Benattar adressent donc à la société Almanacc une sommation interpellative et lui demandent de cesser d’utiliser la marque sans autorisation. Ils saisissent aussi le grand rabbin Alain Goldmann pour organiser un Din Torah, la procédure d’arbitrage de la communauté. Marc Eisenberg refuse, à trois reprises. Il affirme avoir été dissuadé par des rabbins, qui lui auraient indiqué que le Din Torah ne pouvait être mis en œuvre lorsqu’un différend commercial est déjà amorcé. Or la famille Benattar avait fait appel - en vain - de la décision d’attribuer le journal à Marc Eisenberg. Ce dernier estime aussi se trouver en conflit d’intérêts en tant que fils d’un autre grand rabbin, Josy Eisenberg, coscénariste du film Rabbi Jacob. Si l’arbitrage n’a pas eu lieu, le rabbin Goldmann a tout de même pris la défense de la famille Benattar dans un courrier envoyé à Marc Eisenberg et que l’Informé a pu consulter. Le chef religieux y écrit considérer la demande émise par les héritiers du fondateur d’Actualité Juive comme « justifiée », car « fondée en raison de contrefaçon de marque, ce qui n’a rien à voir avec la liquidation judiciaire, derrière laquelle vous vous retranchez ».
Suite au troisième refus de M. Eisenberg, les enfants Benattar saisissent la justice en janvier 2021, cette fois pour contester l’utilisation du nom « Actualité Juive ». Ils demandent 250 000 euros de dommages et intérêts pour les « préjudices subis » et « l’atteinte à la valeur patrimoniale » de leur marque. Ils perdent en première instance : le tribunal judiciaire de Paris considère que la marque ne présente pas de caractère distinctif et qu’elle n’est donc pas soumise au droit d’auteur. Ils font appel. Mais le 30 juin 2023, la Cour d’appel de Paris va encore plus loin que le tribunal judiciaire : elle considère que les enfants Benattar ont déposé la marque dans le seul but de nuire à un éventuel repreneur, et juge par conséquent l’initiative frauduleuse. Ce que conteste Michael Benattar : « Lorsque nous avons déposé la marque, en 2011, le journal était en pleine expansion. Personne n’aurait pu penser une seconde au scénario que l’on est en train de vivre. » Il prétend que son père avait exprimé son souhait de déposer la marque avant son décès, sans toutefois en apporter la preuve.
La cour d’appel ordonne également le transfert des noms de domaine relatifs aux sites internet ainsi que les codes d’accès aux comptes Twitter et Facebook du journal. À l’heure actuelle, ceux-ci n’ont toujours pas été communiqués à la société Almanacc. La famille Benattar aimerait quant à elle que soit retirée la mention « Fondateur Serge Benattar » de la une du journal. « Nous considérons qu’il joue avec le nom et la mémoire de mon père pour se donner une légitimité, déplore le fils cadet. On ne peut pas d’un côté prétendre faire preuve de considération envers un homme, et de l’autre traiter ses enfants avec mépris et leur enlever l’héritage qu’il leur a légué. » Marc Eisenberg se dit prêt à négocier. Même s’il pensait bien faire en conservant la mention du fondateur du journal : « Je l’ai toujours gardée. Par respect pour lui. »