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Médias - Culture

Le mauvais sketch de Blast avec ses « Guignols de l’info » maison

Le site de Denis Robert avait levé 464 000 euros auprès de particuliers pour lancer « Les Marioles », une version actualisée de la célèbre émission satirique de Canal+. À l’arrivée ? Des marionnettes non payées, des cachets conséquents et un flop d’audience.

Capture d’écran YouTube du premier épisode de la série diffusée par Blast le 12 juillet.
Capture d’écran YouTube du premier épisode de la série diffusée par Blast le 12 juillet.

Ils voulaient créer un « espace de liberté et de satire dans le paysage politique ». En février 2023, le média numérique Blast, le souffle de l’info initiait une campagne de financement participatif afin de lancer « les Marioles », une émission de caricature inspirée des Guignols de l’info. Un succès...

Au commencement, il y a un couple de professionnels qui fabriquent et manipulent des marionnettes depuis plus de 20 ans. Des anciens des Guignols de l’info, passés par les Minikeums, également habitués à travailler pour la pub et le cinéma. Bref, des spécialistes de l’exercice. En mars 2022, en pleine campagne pour l’élection présidentielle, ils décident de créer une poupée à l’effigie d’Emmanuel Macron en mousse de latex. Lorsque ce dernier est élu pour un second mandat, ils publient un premier sketch sur leur chaîne YouTube, puis un second en mai, avant de réfléchir à des clients qui pourraient être intéressés par cette marionnette. C’est là qu’ils entendent parler de Blast. Le site d’info lancé par Denis Robert compte dans son équipe Bruno Gaccio, l’un des fameux coauteurs des Guignols : pour le média numérique, il participe à l’écriture du « Journal à la con », dont les vidéos sont diffusées en juin 2021 et de février à avril 2022.

Le couple contacte Bruno Gaccio, qui s’accorde alors avec Denis Robert sur l’idée de relancer une émission de satire politique avec des marionnettes. « L’espace occupé par les Guignols manquait. Donc on s’est dit avec Bruno qu’on allait réinventer quelque chose, raconte le fondateur et directeur de publication sur Franceinfo le 13 février 2023. Il y a eu une gestation assez longue quand même, de 4-5 mois, avec une formule qu’on est en train de roder. » Cette « gestation » donne lieu à des négociations entre Blast et les marionnettistes. Après discussion, le prix d’achat d’une marionnette - matériaux et salaires des deux artistes inclus - est fixé à 10 000 euros. Pour trouver des fonds, Denis Robert se tourne vers la plateforme de financement participatif KissKissBankBank.

L’équipe se forme petit à petit et le 30 décembre 2022, un premier sketch de ce que Blast appelle désormais le « projet M » est publié sur YouTube. Le 23 février, la campagne de crowdfunding est officiellement lancée. Dans une vidéo l’accompagnant, Denis Robert annonce que deux marionnettes sont prêtes, et qu’une troisième est en cours de fabrication. « Pour le reste, c’est vous qui allez choisir ça, avec l’équipe des Marioles. Les gens qui ont participé à cette campagne vont pouvoir voter. » Il explique qu’ils ne pourront en produire qu’un nombre limité, parce qu’une marionnette, « ça coûte environ 10 000 euros ». La page de la cagnotte détaille ce que la webtélé compte mettre en place en fonction des différents paliers de donation qui seront atteints. Avec 250 000 euros, « un sketch de temps en temps en fonction de l’actualité et des grands événements + une marionnette ». Avec 500 000 euros, « deux ou trois sketchs par mois + des vidéos spéciales en fonction de l’actualité et des grands événements + une marionnette ». Avec 2,5 millions d’euros, « quatre sketchs par semaine minimum + des vidéos spéciales en fonction de l’actualité et des grands événements + trois marionnettes ».

Pour motiver les investisseurs en herbe, une dizaine de vidéos sont produites au cours de la campagne. Deux nouvelles marionnettes font leur apparition : l’une représentant le magnat des médias Vincent Bolloré et l’autre la députée écologiste Sandrine Rousseau. À l’écriture : Bruno Gaccio, Usul, vidéaste et chroniqueur pour Blast et Backseat, Max Chabat, fils d’Alain et l’un des scénaristes de l’émission Burger Quiz, et Camille Fievez, actrice, scénariste, auteure et humoriste. À la fin du dernier sketch, diffusé deux jours avant la fin de la campagne, Denis Robert se réjouit que l’équipe des Marioles ait « appris à faire avec des moyens réduits ce que la télévision faisait avec des budgets colossaux ». Il se veut confiant : « Quel que soit le montant final qu’on aura pour faire les Marioles, on croit que sur la durée, nous réussirons à installer ce programme et à trouver un large soutien populaire pour qu’il soit financé ». Au bout du compte, 463 987 euros sont finalement collectés.

C’est là que l’affaire se complique. Il faut attendre un an pour que soit publié le premier volet des Marioles post-campagne. Il signe le début d’une série postapocalyptique, dont l’intrigue prend place en 2027 dans le bunker d’Emmanuel Macron, rejoint par Vincent Bolloré et Sandrine Rousseau. Le tout… en 3D et sans marionnette. La vidéo est très mal accueillie. De nombreux internautes et contributeurs se sentent trahis par un format qui ne correspond pas à ce qui leur avait été vendu, sur le fond comme sur la forme : les marionnettes et la satire politique ont disparu, l’écriture est largement critiquée, l’humour qualifié de « consternant ». Usul et Max Chabat ne sont plus crédités à l’écriture, désormais prise en charge par Camille Fievez, Bruno Gaccio et Patrick Lhonore, un ancien des Guignols. Le réalisateur des premiers sketchs, Ameyes Aït-Oufella, a également quitté le navire, remplacé par Yves Le Rolland, ancien producteur artistique de l’émission de Canal+ et Romain Toumi, superviseur effets visuels au sein de la société de production Fensch Toast. La vidéo a, depuis, été passée en privée sur YouTube.

Pour trouver des explications sur ce revirement, il faut creuser un peu. D’abord, du côté du fil Telegram réservé aux 7 846 contributeurs des Marioles, auquel l’Informé a pu accéder. Le 30 juillet 2023, trois mois après la fin de la campagne, Denis Robert y publiait une vidéo qui annonçait déjà des changements à venir. En cause selon lui : le prix des pantins, qui pesait trop lourd dans la somme récoltée. « Les marionnettistes qui ont fabriqué nos premières marionnettes ne nous ont pas beaucoup aidés puisqu’ils nous ont demandé 13 500 euros TTC par marionnette, sans compter les droits d’exploitation », détaillait-il. Il expliquait ensuite que l’équipe avait beaucoup travaillé avec Fensch Toast, afin « d’inventer des marionnettes en 3D ». Il espérait alors que les premiers épisodes sortiraient en octobre.

L’Informé s’est procuré des documents budgétaires de Blast relatifs à l’achat des marionnettes. On y découvre qu’une seule a été achetée par la webtélé : celle de Vincent Bolloré. Coût global TTC : 12 099 euros. Mais là-dessus, les marionnettistes, payés en tant qu’intermittents, n’ont touché que 9 135 euros - charges comprises. Moins que les 10 000 euros prévus, donc. Le reste est constitué du prix de la fiche de paie, de la TVA et… d’une commission de 10 % prélevée par la société de production Citizen Film, une entreprise détenue par Denis Robert (21 % du capital), sa femme Sylvie (30 %) et sa fille Nina (45 %). Blast n’étant pas autorisé à embaucher directement des intermittents, Citizen Film a fait office de société de portage et s’occupe de la gestion des contrats. Quant aux deux autres marionnettes, le média était prêt à les racheter… mais à 10 000 euros les deux. Sans surprise, à ce prix-là, les artistes ont préféré rester propriétaires de leurs créations.

Des négociations entre avocats se sont tenues jusqu’en septembre, mais aucun accord n’a été trouvé. Un nouveau sujet de discorde survient alors. Fin 2023, Blast se lance dans la distribution de produits dérivés promis lors de la campagne de crowdfunding. Tee-shirts à l’effigie d’une marionnette, affiches, stickers… le média promet de livrer plus de 3 000 colis. Une opération coûteuse - 36 777 euros - mais surtout réalisée sans détenir les droits d’auteur sur les marionnettes !

Et ce n’est pas là le seul problème : la communication financière présentée aux investisseurs réserve quelques surprises. En février 2024, les contributeurs reçoivent un mail détaillant divers frais qui ont impacté le montant collecté pour le projet : la commission de KissKissBankBank (37 119 euros), la TVA (85 374 euros), mais aussi le « coût de la campagne », à savoir les dépenses pour fabriquer les vidéos de promotion de l’opération. Soit un montant total de 287 301 euros. Il ne resterait que 168 000 pour financer les futures vidéos.

Mais il y a un hic : ces chiffres ne correspondent pas aux données comptables internes de Blast que L’Informé a consultées. D’après ce document, la campagne a coûté 203 418 euros seulement. Ce chiffre inclut l’achat de la marionnette de Bolloré, mais aussi celle de Sandrine Rousseau, 11 000 euros inscrits comme étant « en cours de paiement ». On y retrouve aussi les frais de goodies ainsi que les salaires de plusieurs intervenants, dont certains sont par ailleurs salariés de Blast. De décembre 2022 à décembre 2023, Denis Robert a ainsi perçu 31 500 euros en tant qu’« auteur, » bien qu’il ne soit jamais crédité pour une telle fonction dans les sketchs de campagne. Mathias Enthoven, directeur des programmes, a quant à lui perçu 7 057 euros net pour 31 jours de travail. Pour Sophie Romillat, chargée de production, c’est 13 431 euros net pour 59 jours. Au total, 86 000 euros ont été dépensés pour rémunérer des salariés permanents du média. Autre mélange des genres inattendu : Blast insère dans ces « frais de campagne » le coût d’un pack qui permet de devenir actionnaire du média. Le document indique que 205 000 euros pourront finalement être alloués au futur projet des Marioles.

Suite au tollé provoqué par la diffusion du premier épisode, la série intégrale des marionnettes en version 3D est diffusée, le 12 juillet, mais reléguée sur une chaîne secondaire nouvelle, Blast2. Résultat : une audience confidentielle. Les 8 épisodes ne totalisent que 28 121 vues. Bien loin de ce qu’espéraient ses promoteurs. L’Informé s’est procuré le budget détaillé de cette émission qui n’a pas grand-chose à voir avec celle promise aux investisseurs de KissKissBankBank : 104 000 euros ont été dépensés pour rémunérer Fensch Toast, trois imitateurs et un comédien. Pour 10 jours de travail, Yves Le Rolland, le gestionnaire du projet, ainsi que les auteurs Patrick Lhonore, Bruno Gaccio et Camille Fievez ont respectivement touché 20 0000, 12 000, 6 000 et 6 000 euros. À noter que le projet a bénéficié d’une subvention de 20 000 euros de la région Grand Est, dont il n’est jamais fait mention.

Les marionnettistes ont saisi le tribunal judiciaire en référé pour que soit reconnue la contrefaçon de leurs droits d’auteur et que Blast cesse de diffuser des images de leurs marionnettes. Ils demandent 110 000 euros au titre des bénéfices réalisés par le média et en réparation de leur préjudice. De son côté, la webtélé leur réclame près de 293 000 euros. « Non content de ne pas avoir réglé deux marionnettes sur trois, Blast leur demande de payer tout l’argent dépensé pour la production des vidéos – dont la série 3D, un préjudice d’image, ainsi qu’un préjudice lié à la désorganisation interne - imputant à mes clients l’échec du projet », constate l’avocat des marionnettistes. La décision sera rendue le 11 septembre.

Blast, Denis Robert et le conseil du média n’ont pas répondu à nos sollicitations.

Une réponse de Denis Robert, fondateur de Blast

« Le 3 septembre 2024 vous avez publié un article au contenu évocateur mettant en cause la probité et l’éthique du média Blast qui appelle la réponse suivante :

Commençons par un point de consensus. Malgré le temps fou et l’énergie que nous avons déployé, malgré les espoirs que portaient le recours à la technologie de Motion Capture, malgré la qualité de nos auteurs, le résultat des Marioles n’a pas été au rendez-vous. Nous avions rêvé, nostalgiques que nous sommes, de réveiller l’esprit qui animait les Guignols et, pour l’heure il est justice que d’abonder en votre sens, nous avons échoue.

Pour le reste, en revanche, l’article « Le mauvais sketch de Blast avec ses « Guignols de l’info » maison » mis en ligne, étrangement, à quelques jours du délibéré d’une procédure judiciaire dont vous vous faites largement l’écho, aurait, a minima, mérité que vous attendiez de recueillir notre parole avant de le faire paraitre.

Vous évoquez ainsi largement la procédure en référé qui nous oppose aux deux marionnettistes qui faisaient initialement parties du projet. Afin de respecter le temps de la justice, ni nous ni notre avocat n’avons voulu communiquer sur cette action dans l’attente du délibéré qui sera rendu le 11 septembre prochain.

Prenant, toutefois, dès à présent le parti pris de nos contradicteurs, votre article suggère que nous les aurions lésés sur leurs rémunérations et affirme que nous n’aurions pas respecté leurs droits d’auteur. Première correction, ces derniers ont touché une rémunération non seulement pour la manipulation des marionnettes, ce que vous n’évoquez pas, mais également pour leur fabrication. C’est cette dernière qui a donné lieu à litige puisque, après nous avoir proposé un prix de 10.000 € par unité, deux fois supérieur à celui qu’il percevait lorsqu’ils œuvraient pour les Guignols, ils ont augmenté unilatéralement le montant, tout en nous précisant que celui-ci ne comprenait pas les moules des marionnettes, sans lesquels celles-ci n’ont aucune valeur. Par comparaison, ça serait comme acheter un poisson rouge sans avoir d’aquarium.

De même, c’est avec leur autorisation que, dans le cadre de la campagne de crowfunding, nous avons adressé en remerciement aux contributeurs des packs comprenant, pour certains, des T-shirts à l’effigie des Marioles, tandis que d’autres contributeurs ont préféré des packs incluant des parts sociales calculées au prorata de leur apport. Aucun objets, goodies ou autres merchandisings n’a été vendu. Non seulement Blast n’a engrangé aucun gain dans cette opération, mais, comme vous l’évoquez vous-même, en a été largement pour sa poche. Difficile dans ces conditions d’attribuer un pourcentage sur les bénéfices au titre des droits d’auteur.

Autre erreur, vous alléguez que la société « Citizen Films a fait office de société de portage et s’occupe de la gestion des contrats », alors que celle-ci est coproductrice des Marioles, en charge de la production exécutive, et a apporté à Blast l’expérience et la compétence qui nous manquait cruellement pour soutenir un tel projet.

Pire, vous soutenez que « la communication financière présentée aux investisseurs » des Marioles ne correspondrait pas « aux données comptables internes de Blast » où apparaitrait notamment « les salaires de plusieurs intervenants, dont certains sont par ailleurs salariés de Blast » avant de conclure « au total, 86 000 euros ont été dépensés pour rémunérer des salariés permanents du média ». Des connaissances élémentaires en comptabilité vous auraient permis d’éviter de tomber dans cet écueil.

Comme cela se retrouve dans tous les comptes d’entreprises, il s’agit simplement, ici, d’une ventilation comptable des coûts du travail par projet ; aucun salarié n’ayant perçu la moindre rémunération supplémentaire pour le programme des Marioles.

Quant à la subvention de 20.000 euros demandée en décembre 2023 par notre partenaire Fensch Toast, elle a certes reçu l’aval de la région Grand Est, mais n’a, à ce jour, pas été versée, ce qui justifie qu’elle n’apparait pas en comptabilité.

Au risque de vous décevoir, nous avons toujours été parfaitement transparents sur les coûts de productions du programme les Marioles. La campagne de crowndfunding lancée en février 2023 sur la plateforme KissKissBankBank a permis de collecter 463.987 € TTC grâce aux dons de 7846 contributeurs. Soit 424.521,75 € après déduction des commissions de la plateforme, frais de service et TVA. Durant celle-ci, nous avons produit 14 épisodes des Marioles pour une durée totale de plus de 40 minutes et un montant global de 166.418 €. À cela se sont ajoutés, les coûts des contreparties et la gestion des envois, la production des vidéos de promotion de la campagne, soit un coût global de campagne de 220.418 €.

Les demandes inconsidérées des marionnettistes nous ont également contraints à provisionner un montant de 220.000 €, tandis que, une fois les coûts de campagne déduits le solde disponible pour le nouveau projet était de 195.603 €. C’est dans ce contexte que nous avons, en septembre 2023, commencé à réfléchir avec la société Fensch Toast sur un projet de Marioles 3D, permettant de réduire de près de 50% les coûts de production.

Ces informations ont été rendue publiques à travers plusieurs de nos vidéos, des courriers à nos contributeurs et un rapport complet à nos 2000 sociétaires. Vous avez fait le choix de les ignorer, préférant relayer exclusivement la version de nos adversaires en justice. Faute d’écrire la vérité, nous vous demandons, au moins, de feindre un minimum d’objectivité. »

La réponse de l’Informé

L’Informé a tenté de recueillir par tout moyen la réaction de Blast avant la publication de l’article, en contactant Denis Robert, le média Blast, ainsi que l’avocate du média dans le litige qui l’oppose aux marionnettistes, Me Guiot.

En ce qui concerne les rémunérations, nous avons choisi de ne parler que des plus importantes. Les 1000 euros net perçus par chacun des marionnettistes pour la manipulation des marionnettes (tarif à 200 euros par jour) ne représentent qu’une faible partie du budget des Marioles, contrairement à d’autres rémunérations, notamment celles de Denis Robert (31 500 euros), Yves Le Rolland (20 000 euros), Patrick Lhonore (12 000 euros), Bruno Gaccio (6000 euros) et Camille Fievez (6000 euros).

Sur la communication financière, l’article ne mentionne à aucun moment que les salariés auraient perçu une « rémunération supplémentaire ». Le passage mentionné se contente de donner le total des rémunérations des salariés de Blast pour le projet des Marioles, dans le cadre de cette « ventilation comptable des coûts du travail par projet ».

Les coûts de production indiqués par Blast sont  effectivement ceux donnés dans la vidéo explicative du 1er juillet 2024 de la société. Ils ne correspondent cependant pas aux précédents montants donnés aux contributeurs le 22 février 2024, comme nous l’expliquons dans l’article.