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La folle histoire du chef-d’œuvre vendu 1 000 euros alors qu’il vaut des millions

Une famille issue de la noblesse française tente de remettre la main sur une toile du célèbre peintre allemand Hans Holbein. Son propriétaire l’avait acheté aux enchères en 2004 pour une somme ridicule.

Photo d’une exposition présentant le
Photo d’une exposition présentant le "Portrait du roi Henri VIII" peint par Hans Holbein dit le Jeune, qui n’est pas l’oeuvre litigieuse. CARL COURT / Getty Images via AFP

C’est le rêve de tous les collectionneurs ou des assidus de brocante : acheter une vieille toile à un prix dérisoire, avant de se rendre compte que c’est en fait une œuvre de grand maître. C’est une de ces bonnes affaires qui occupe la justice depuis quelques mois. En 2004, un passionné d’art, qui allait régulièrement chiner aux enchères, s’est acquitté de mille euros pour acquérir un petit tableau dans le goût de l’école allemande du XVIe siècle qui lui avait tapé dans l’œil… Et qui se retrouve finalement attribué à Hans Holbein dit « le Jeune », un des peintres les plus célèbres de la Renaissance qu’on surnomme le « Vinci du Nord », connu notamment pour « Les Ambassadeurs » ou encore son « Portrait du roi Henri VIII ».

L’œuvre d’art, une huile sur panneau de tilleul d’une trentaine de centimètres représentant le marchand Marx Fischer, appartenait depuis des générations à une famille de la grande noblesse française, la lignée des Cassagnes de Beaufort de Miramon, propriétaire pendant des siècles du château de Paulhac en Haute-Loire, qui a abrité la toile durant des décennies. Désormais, les héritiers d’une des branches de cette famille, les D’Halluin, souhaitent récupérer le tableau, qu’ils disent avoir longtemps cru conservé chez leur mère jusqu’à sa mort, et dénoncent les conditions de sa vente il y a plus de 20 ans.

Cet imbroglio est le résultat d’une mauvaise attribution de la toile, peinte en 1512. En 1862, lorsque René de Cassagne de Beaufort de Miramon l’achète aux enchères à un architecte allemand avant de l’exposer dans la salle à manger de son château, elle est attribuée à un artiste moins prestigieux. En 1951, la bâtisse est classée comme monument historique, avec vingt pièces de son mobilier : un paravent en cuir de Cordoue, une chaise espagnole… et le fameux tableau. À l’époque, celui-ci décrit un « portrait d’homme, école allemande, XVIe siècle », sans qu’il ne soit fait mention du nom de l’artiste.

Après être passé de génération en génération, le château est vendu en 2001, à l’exception des meubles classés et donc du tableau. Celui-ci serait alors tombé dans les mains de Viviane Stolz, une intime de l’un des membres de la famille Miramon. En 2004, elle le confie au commissaire-priseur Vincent Fraysse qui organise une vente aux enchères le 18 juin. Et c’est donc Gabriel Ambroselli, amateur d’art et petit-fils du célèbre peintre Georges Desvallières, qui emporte la mise pour la modique somme de 1 000 euros.

Celui-ci a-t-il flairé le jackpot ? Toujours est-il que bien des années plus tard, il montre l’œuvre à une connaissance de la célèbre maison de vente Artcurial. Peu à peu, la vérité émerge : il est en possession d’un chef-d’œuvre. En 2023, la toile baptisée « Portrait de Marx Fischer » fait partie d’une exposition intitulée « Renaissance dans le Nord », organisée par les musées de Francfort et de Vienne. Artcurial, à qui Ambroselli a depuis confié un mandat de vente, aurait même souhaité la vendre au Louvre au prix de 10 millions d’euros, sans que les discussions n’aboutissent.

« Personne ne connaissait l’attribution de cette toile »

Le 30 mai 2024, conscients d’être passés à côté d’un vrai magot, les héritiers de la famille de Miramon se réveillent et remettent en cause la transaction de 2004. « Ce tableau, qui a passé plus de 140 ans dans la demeure familiale, a été subtilisé au moment où on vidait ce château, puis vendu sans que l’on s’en rende compte », assure à l’Informé un des héritiers à l’origine de l’affaire. Ils affirment que Viviane Stolz n’avait aucun titre de propriété sur l’œuvre et assignent devant le tribunal de Paris Vincent Fraysse, Gabriel Ambroselli et la société Artcurial, pour tenter de remettre la main sur le chef-d’œuvre. Devant la justice, ils ont plaidé que la mauvaise attribution de l’œuvre « était connue de tous les professionnels impliqués dans la vente du tableau ».

« C’est absurde, personne ne connaissait l’attribution de cette toile en 2004, affirme Me Annelies Sam Simenot, l’avocate du commissaire-priseur à l’origine de la transaction. Même les conservateurs qui ont décidé de classer cette œuvre comme monument historique en 1951 n’ont pas su identifier le tableau, puisque l’arrêté décrit seulement un “portrait d’homme, école allemande, XVIe siècle”. Comment mon client pouvait-il dès lors soupçonner qu’il s’agissait d’un authentique Holbein ? » L’avocate assure que le commissaire-priseur avait fait sérieusement son travail : « Me Fraysse avait consulté un expert très réputé en tableaux anciens, le cabinet Turquin, qui avait confirmé que l’auteur et l’époque étaient non identifiés ».

Selon les défendeurs, c’est bien la société Artcurial qui a découvert les véritables origines de l’œuvre. « Les connaissances sur l’art et les techniques d’expertise ont énormément évolué depuis vingt ans, grâce à un accès aux documents anciens ou aux archives bien plus simple qu’auparavant », poursuit Me Annelies Sam Simenot. Me Olivier Morice, l’avocat de Gabriel Ambroselli, confirme : « C’est grâce au travail d’Artcurial et l’un de ses commissaires-priseurs, qui a fait des recherches et des examens sur la toile, et a commencé à s’interroger sur son attribution. Puis il a obtenu la confirmation de différents musées, notamment celui de Bâle qui conduisait des travaux sur Holbein père et fils, et ces conservateurs spécialisés se sont aperçus que ça pourrait être un des premiers tableaux qu’a réalisé le peintre dans l’atelier de son père ».

Et Me Olivier Morice de poursuivre : « Pendant plus de vingt ans, cette famille s’est complètement désintéressée du sort de ce tableau et se réveille maintenant que l’on découvre son attribution et sa valeur. » Le conseil, qui se dit « très serein » sur l’issue de la procédure, s’interroge : « Ils se sont bien gardés d’engager une action judiciaire ou de porter plainte contre la venderesse, qu’ils connaissent et qui était toujours en vie au moment où l’affaire a commencé, alors qu’ils sont dans l’incapacité d’expliquer comment elle s’est retrouvée en possession du tableau ». Avant de se dire « convaincu » que cette femme l’avait reçu en cadeau de la part d’un des membres de la famille.

« On est tombés de notre chaise »

Selon un représentant de la famille de Miramon, c’est le calendrier qui a joué contre eux : « Si elle était toujours en vie, nous nous serions également retournés contre elle, mais elle était déjà décédée au moment où l’on s’est rendu compte que c’est elle qui avait signé le bordereau de vente ». Il assure que c’est à l’occasion de l’exposition de 2023 que sa lignée a appris que la toile était sortie de leur patrimoine. « Le ministère de la culture nous a contactés pour savoir si on avait vendu ce tableau et si on savait qu’il s’agissait d’un Holbein, explique-t-il. On est tombés de notre chaise : jusque-là, il était resté dans un angle mort, car il avait été mal expertisé à une somme très faible ».

Dans une ordonnance de référé du 19 février, le tribunal judiciaire de Paris a jugé que la famille Halluin-Miramon rapportait des « faits précis, objectifs et vérifiables » et a ordonné le séquestre du tableau, sans se prononcer sur la responsabilité des parties à ce stade de la procédure. « C’est une mesure de pure précaution, même s’il y avait peu de risques que le tableau ne disparaisse d’un coup, étant donné qu’il est classé monument historique », affirme Me Annelies Sam Simenot.

Une audience de mise en état aura lieu en juin et sera l’occasion pour les défenseurs de plaider des irrecevabilités, notamment sur la prescription. Sollicitée, la société Artcurial « n’entend pas commenter une décision de justice provisoire dans un contentieux encore pendant, dans lequel Artcurial réserve aux juges ses moyens sur les inexactitudes et approximations des demandeurs ». Interrogés, les avocats des héritiers de la famille de Miramon n’ont pas souhaité commenter.