L'abonnement à l'Informé est à usage individuel
Un autre appareil utilise actuellement votre compte
Continuer la lectureL’histoire secrète du livre mort-né de Didier Migaud sur la Cour des comptes
L’ouvrage que l’ancien président de la Cour des comptes devait sortir aux éditions Fayard n’a jamais vu le jour. La plume recrutée pour le rédiger a attaqué l’éditeur.
L’histoire avait pourtant bien commencé. En 2017, les éditions Fayard lancent avec Didier Migaud, alors premier président de la Cour des comptes, un projet de livre sur l’institution qu’il dirige depuis 2010. Sophie Charnavel, directrice éditoriale de Fayard à l’époque, est à l’origine du projet : observant le succès des manuscrits sur les gaspillages d’argent public publiés notamment par l’ancien député René Dosière, elle veut tenter l’expérience avec Didier Migaud. Le titre choisi ? Quand on aime, on compte.
Pour mener à bien son écriture, l’éditrice décide de faire appel à une ghostwriter - un « nègre littéraire » disait-on avant -, et choisit une écrivaine rompue à la tâche : Sophie Blandinières. L’autrice a effectivement déjà prêté sa plume à Patricia Kaas, Jean-Paul Belmondo ou encore Yves Rénier, et a écrit plus de huit ouvrages pour Fayard. Son contrat précise qu’elle recevra 12 000 euros pour ce projet, la moitié à la signature et le solde « à la remise et acceptation du manuscrit définitif ».
L’écrivaine effectue alors plusieurs entretiens avec Didier Migaud ainsi qu’avec le directeur de la communication de la Cour des comptes Ted Marx et son adjoint Denis Gettliffe, puis rédige un premier jet du texte. Entre juin et novembre 2017, elle envoie chaque chapitre achevé en relecture à son éditeur ainsi qu’aux deux collaborateurs du premier président.
Un travail insuffisant selon l’éditeur
Mais tout ne se passe pas comme prévu : d’abord, l’instigatrice de l’ouvrage Sophie Charnavel est remplacée par Salomé Viaud sur le projet. Parallèlement, l’éditeur et Didier Migaud commencent à diverger sur le ton du bouquin. Il « ne voulait pas faire un livre sensationnaliste sur l’argent public », rapporte une source proche du dossier. À la place, l’actuel président de la HATVP songe à un projet moins bankable que prévu : une version pédagogique des travaux de la Cour des comptes.
Finalement, quand sa prête-plume sollicite en fin d’année le paiement du solde de sa rémunération, l’éditeur refuse sa requête et la congédie. L’écrivaine décide par la suite d’assigner l’entreprise en justice pour « manquement [...] à ses obligations et rupture abusive du contrat d’édition ». Pour cela, elle lui réclame le versement du solde de 6 000 euros initialement prévu, 6 000 euros supplémentaires au titre de réparation des préjudices subis du fait de l’inexécution contractuelle et enfin, 2 000 euros au titre du remboursement des frais engagés.
De son côté, Fayard demande la restitution des 6 000 euros initialement versés à l’autrice, ainsi que le versement de 5 000 euros pour compenser ses frais de justice. L’éditeur estime que le travail de Sophie Blandinières n’est pas à la hauteur, pointant par exemple la « nécessité de reprendre pour moitié le manuscrit ». Aussi, l’éditeur déplore avoir reçu un « nombre de pages insuffisantes », à savoir 90 pages sur les 250 attendues. Il lui reproche enfin de n’avoir rendu le dernier chapitre qu’en novembre au lieu du mois d’août comme prévu dans le calendrier. « Les finances publiques sont un sujet très technique, et Sophie Blandinières n’était pas une spécialiste du sujet », ajoute une source proche de Fayard.
Des arguments que l’autrice réfute, produisant devant le tribunal des messages de son éditeur plutôt encourageants, la félicitant pour son « super chapitre » ou encore lui envoyant « Super Sophie, bravo ! » en novembre 2017. Aussi, Sophie Blandinières indique que l’éditeur ne lui aurait pas donné « la possibilité de procéder aux remaniements nécessaires ».
Le tribunal coupe la poire en deux
En juin 2020, devant ces versions contradictoires, le Tribunal judiciaire de Paris a finalement fait le choix de couper la poire en deux, estimant que « compte tenu des manquements respectifs des parties, le contrat les liant [s’était] trouvé résilié à leurs torts partagés », et rejetant ainsi les demandes de chacun. Une décision dont Sophie Blandinières a fait appel, sans succès. En mai 2022, la Cour d’appel de Paris a confirmé la première décision. Une décision « cohérente et équilibrée » estime Denis Goulette, juriste en propriété intellectuelle et droit de l’audiovisuel et auteur d’une analyse juridique sur l’affaire. Depuis, Sophie Blandinières a été nommée conseillère en charge des discours au ministère de la culture.
Aujourd’hui, la couverture du livre avorté de Didier Migaud est ironiquement visible chez plusieurs marchands en ligne, dont la Fnac. On peut y lire le titre complet de l’ouvrage mort né du président actuel de la HATVP : Quand on aime, on compte : Du bon usage de l’argent public. Interrogé sur cet acte manqué, Didier Migaud n’a pas souhaité réagir. Ted Marx, quant à lui, n’avait aucune connaissance de la procédure avant que l’Informé ne le contacte.
Celui qui était alors directeur de la communication de l’institution nous indique que l’ouvrage n’était en aucun cas une coopération entre la Cour des comptes et les éditions Fayard. Reste un point d’étonnement : était-il normal que lui et son adjoint Denis Gettliffe aient travaillé sur le projet personnel de Digier Migaud dans le cadre de leur temps de travail ? « Tout sujet relatif à l’image de la Cour des comptes et de son Premier président relevait de [ses] fonctions de directeur de la communication » répond Marx. Une position que fait aussi sienne Denis Gettliffe.
Interrogée, Sophie Blandinières n’a pas souhaité répondre à nos questions.
Sollicitées, les éditions Fayard et Sophie Charnavel n’avaient pas répondu à nos sollicitations à la parution de cet article.
D’autres ouvrages abandonnés
La procédure intentée par Sophie Blandinières concerne aussi un deuxième projet pour lequel l’autrice avait été engagée par Fayard : celui du livre de l’ancien député socialiste Pouria Amirshahi, qui finalement n’est jamais paru lui non plus. La romancière demandait ici à la maison d’édition de lui verser la somme de 3 500 euros à titre de dommages et intérêts, expliquant qu’elle avait été « victime de la maladie de son coauteur ». Une somme que Fayard réclamait aussi, au titre de remboursement de la somme versée à la signature. L’ancien élu de la 9e circonscription des Français établis hors de France explique à l’Informé avoir en effet traversé une période compliquée qui l’a empêché de mener à bien son ouvrage. Et de rappeler que sa collaboration avec Sophie Blandinières s’était « bien passée, sans problème particulier ». Une fois encore, aucune des deux parties n’a eu gain de cause. À noter qu’à la même époque, Fayard avait aussi envisagé de confier à Sophie Blandinières un troisième livre, celui d’Hervé Vilard, mais le projet n’a pas eu de suite.