L'abonnement à l'Informé est à usage individuel
Un autre appareil utilise actuellement votre compte
Continuer la lectureUn promoteur familial accuse le fonds américain Oaktree de l’avoir floué. Partie 1
En quête d’argent, le groupe immobilier de Nicolas Desjouis avait obtenu un prêt du géant californien. Il estime aujourd’hui que ce dernier l’a repris à bon compte. Premier volet de notre enquête.
C’est l’histoire d’une association qui tourne mal. Extraordinairement mal. Même dans le monde du BTP, où l’on est habitué aux pratiques musclées, de nombreux professionnels interrogés en reviennent à peine. « L’animosité, ça peut arriver. Mais que la situation dégénère à ce point, c’est du jamais vu ...
L’affaire oppose pourtant deux acteurs bien établis, pas franchement habitués à défrayer la chronique. Le groupe Desjouis, un promoteur immobilier familial, fondé il y a près de trente ans, propriétaire d’immeubles et de centres commerciaux à Vernouillet (Yvelines), Courbevoie (Hauts-de-Seine) ou près du Mans. Et le fonds américain Oaktree, coutumier de dossiers de prêts sensibles qu’il transforme à l’occasion en actions, ce qui explique par exemple sa prise de contrôle de l’Inter de Milan il y a deux ans. Associés depuis 2019, les deux partenaires en sont maintenant à 27 procédures engagées l’un contre l’autre rien qu’au civil. Et plus grave encore, certains observateurs s’interrogent sur les « méthodes de cow-boys » dont la société de gestion d’actifs californienne aurait commencé à user. « J’aurais des choses à dire, mais j’ai peur pour ma sécurité », souffle un de leurs anciens partenaires.
Comme souvent, tout avait pourtant bien commencé. En 2017, Nicolas Desjouis cherche de l’argent frais. Son groupe a énormément grossi, son importante dette freine les banques commerciales. Le patron se tourne vers Oaktree. Les deux parties se mettent finalement d’accord en 2019 pour un prêt de 30 millions d’euros à Trimax Développement, principale société de la galaxie Desjouis. L’objectif est double : financer la reprise d’un centre commercial en cours de création non loin du Mans, Maine Street Village, et avancer le développement du centre commercial Charras de Courbevoie. Le taux d’intérêt négocié est élevé, surtout pour l’époque : 12 %. Et l’opération réserve vite une bien mauvaise surprise à Nicolas Desjouis : après signature, il découvre qu’un de ses concurrents, Benoît Vernerey, est actionnaire du véhicule financier (OCM) monté pour financer l’opération, avec un certain Cédric Bauer. Et que les deux hommes ont pris des chemins de traverse pour ce deal : ils sont passés par une structure luxembourgeoise, Arpent Capital Luxembourg, partiellement détenue par une holding libanaise, du nom de HOD. Ils obtiennent aussi le mandat d’Oaktree pour gérer la participation.
Une faillite organisée ?
La crise sanitaire de 2020 envenime la situation. Trimax Développement se retrouve dans l’impossibilité de faire face à une échéance de ce prêt obligataire. Une conciliation est engagée, mais les pourparlers patinent. Les deux représentants de Oaktree débarquent le 17 janvier 2022 avec un huissier dans les locaux de la société : s’appuyant sur cette échéance de dette non respectée, Benoit Vernerey et Cédric Bauer s’emparent des rênes de l’entreprise. Un an plus tard, en 2023, les garanties concernant les autres entités du groupe sont exercées. Résultat ? Oaktree Capital met la main sur un business de 118 millions d’euros contre un prêt de 30 millions d’euros.
« Ils ont pris possession abusivement du groupe que ma famille construit depuis plus de 30 ans ! », s’insurge Nicolas Desjouis, l’ancien président de Trimax, qui soupçonne ce qu’il appelle un « fonds vautour » d’avoir favorisé la faillite de son entreprise pour mieux prendre le contrôle de ses actifs. Une thèse que la partie adverse réfute à coups de procédures juridiques multiples et de saisies, arguant qu’elle n’a fait que respecter les termes du contrat signé lors de l’attribution du prêt.
Certaines décisions prises par les représentants du fonds suscitent toutefois quelques interrogations. À commencer par leur gestion du centre commercial Charras, à Courbevoie. Malgré sa localisation favorable près de La Défense, le site, fatigué, a vu dans les années 2010 ses enseignes fermer les unes après les autres pour cause de locaux désuets. Des acquéreurs se sont pourtant manifestés. La banque Edmond de Rothschild était par exemple prête à mettre plus de 20 millions d’euros pour acquérir les lieux. Mais le bien n’a finalement pas été cédé, ce qui étonne même les conseils de Deloitte Finance qui supervisait les comptes de Trimax Developpement. « Nous ne comprenons pas la décision de l’actuelle direction de Trimax Développement de s’opposer au mandat de vente », indiquent-ils par exemple dans un email daté de mars 2023. Le centre sera finalement mis en redressement puis liquidation judiciaire en 2023, avant d’être repris par la ville de Courbevoie pour 10 millions d’euros, soit la moitié de la valeur proposée seulement un an plus tôt par la banque. Lors de l’audience au tribunal de commerce actant la reprise, Benoit Vernerey a mis cet épisode sur le dos de la ville de Courbevoie, indiquant qu’elle avait « découragé les offres » et qu’il s’agissait « d’une sorte d’expropriation » - tout en émettant un avis favorable.
Autre cas, autres questions. Non loin du Mans, le site Maine Street, initialement construit par Cogedim, est le second actif pour lequel le groupe Desjouis avait besoin du prêt d’Oaktree. Sa revente était prévue dans la foulée. L’opération a été interrompue pour cause de crise sanitaire, mais aurait pu reprendre début 2022 : après des travaux, le broker WhiteStone avait en effet remis le site sur le marché. Le deal a pourtant été gelé dès la prise de contrôle effective d’Oaktree, où l’on explique l’échec de la cession par la hausse des taux d’intérêt.
Enfin en Seine-et-Marne, un actif a été vendu à perte selon Nicolas Desjouis : 45 % du centre commercial Saint-Mard ont été cédés à son copropriétaire Bruno Quattrucci pour une somme presque symbolique de 274 000 euros. La surface était pourtant valorisée 4,5 millions d’euros cinq ans plus tôt dans les comptes du repreneur lui-même. Du côté d’Oaktree, on conteste que l’opération se soit faite à un prix aussi faible.
Un conflit d’intérêts au tribunal des activités économiques de Paris ?
Les deux clans s’affrontent désormais devant la justice, principalement au tribunal des activités économiques de Paris (TAEP). Mais « on ne joue pas à armes égales, tempête Nicolas Desjouis. La partie adverse utilise mes actifs pour payer leurs avocats, alors que moi je puise dans mes propres ressources. Et surtout il y a des conflits d’intérêts majeurs au sein de ce tribunal. C’est le pot de fer contre le pot de terre. »
Le plus manifeste reposerait sur la position délicate d’un juge, Arnaud de Pesquidoux. Magistrat réputé, spécialisé dans les procédures collectives au TAEP, il représente des créanciers de Trimax Développement en tant que gérant de fortunes, par le biais de la structure Alchinvest. Il a spontanément mis en avant, dès 2021, cette double casquette, dans un email au président de la juridiction de l’époque, Paul-Louis Netter, avant de se « ranger à la position équilibrée de la présidence » : celle-ci estimait que la situation ne posait pas de problème tant que le juge n’avait pas à statuer sur les dossiers concernés.
De compliquée, cette question des intérêts des uns et des autres serait récemment devenue baroque. En effet, le cabinet d’avocat White & Case, qui représente les intérêts d’Oaktree, aurait proposé à Arnaud de Pesquidoux d’être intéressé, sous forme de pourcentage, aux sommes récupérées auprès de Nicolas Desjouis dans le cadre des procédures. Une éventuelle approche que le juge ne souhaite pas commenter dans le détail auprès de l’Informé, mais qui explique la demande de dépaysement sollicitée par les avocats de Nicolas Desjouis auprès de la cour d’appel de Paris. La cour a reconnu en juillet 2025 un risque de conflit d’intérêts et suggéré de transférer au tribunal de commerce de Créteil un des dossiers. Mais dans une autre décision rendue à l’automne, elle a refusé de dépayser les 26 autres. Or les investisseurs représentés par le juge Pesquidoux détiennent une créance de 15 millions auprès de Trimax Développement. « Logiquement, s’il y a un risque de conflit d’intérêts, il pèse sur toutes les procédures qui ont le même fait générateur, à savoir le litige global qui oppose Nicolas Desjouis à OCM » , observe Clément Quernin, avocat de Nicolas Desjouis chez August Debouzy. Mais le transfert de 27 dossiers d’un coup d’un tribunal à l’autre sonnerait comme un sérieux désaveu pour le TAEP et son président, Patrick Sayer, qui a déjà un certain nombre de sujets de conflit d’intérêts à gérer comme nous l’avons révélé, ici, là et là.
D’un côté comme de l’autre, les anciens partenaires se reprochent sous le manteau les pires avanies. Le clan du fonds d’investissement n’hésite pas à accuser la partie adverse d’avoir détourné des millions d’euros. Sans pour autant déposer de plainte pénale sur le sujet. Le clan Desjouis nie en bloc, tout en reconnaissant des épisodes de gestion discutables : la justice a par exemple condamné Nicolas Desjouis pour avoir repris en 2023 pour un euro une ancienne société de son groupe, Espace Conseil, qui a ensuite récupéré une créance d’1,7 million d’euros. « C’était une créance de 2006, concernant une société en liquidation, qui nous a adressé les fonds en 2025, explique l’ex-directeur général de Trimax Développement, Olivier Lecoin. A posteriori, c’est facile de dire que la cession Espace Conseil est une erreur de gestion, mais nous n’avions aucun moyen de savoir que la créance allait être payée, d’ailleurs KPMG avait estimé pour Oaktree la valeur de la structure à - 422 000 euros. » Les faits que reproche Nicolas Desjouis à Benoît Vernerey sont d’une tout autre nature : ils font actuellement l’objet d’une instruction au tribunal judiciaire de Paris et nous les dévoilerons dans la seconde partie de notre enquête.
« J’ai essayé de faire en sorte que la folie des hommes s’arrête, mais c’est un échec, raconte avec flegme le juge Arnaud de Pesquidoux. Je constate qu’on est sorti de toute rationalité dans cette affaire. »
Contactés, Oaktree, Arpent Capital, Benoit Vernerey, Patrick Sayer le président du TAEP et le cabinet White & Case n’ont pas souhaité répondre officiellement aux questions de l’Informé.