Offrez un coup d’avance à vos collaborateurs

Médias - Culture

Alice Antheaume, une administratrice pas vraiment indépendante aux Échos

La directrice de l’école de journalisme de Sciences Po a été nommée administratrice indépendante du quotidien économique. Elle entretient pourtant de nombreux liens d’intérêt avec le propriétaire du quotidien, LVMH.

Photo
Blondet Eliot AFP

La crise se poursuit aux Échos. Après le débarquement brutal du directeur de la rédaction Nicolas Barré en mars, LVMH, propriétaire du quotidien économique, cherche un successeur. Ce candidat doit être adoubé par la majorité des journalistes lors d’un vote… Or direction et rédaction sont en désaccor...

Problème : le profil d’Alice Antheaume, proposée par l’actionnaire puis approuvé par la SDJ, ne colle pas vraiment aux engagements pris par LVMH lors du rachat des Échos en 2007. Les accords signés à l’époque sont très clairs : seuls peuvent devenir administrateurs indépendants « les personnes qui n’entretiennent pas de relations avec LVMH qui pourraient affecter leur jugement ». Or, selon nos informations, Alice Antheaume présente de nombreux liens d’intérêts avec le groupe de Bernard Arnault.

D’abord, la journaliste a été rémunérée à deux reprises par la direction des Échos pour mener des missions de réflexion éditoriales, pour un montant non communiqué. Mais ce n’est pas tout. L’intéressée est aussi directrice exécutive de l’école de journalisme de Sciences Po. Or, un des membres du comité stratégique de cette formation n’est autre que Nicolas Barré. Par ailleurs, cette école s’est associée en 2018 avec le Parisien (autre quotidien appartenant à LVMH) pour créer le prix Pascale Guérin qui « récompense le meilleur des stagiaires ayant travaillé au Parisien pendant l’été, et lui offre un CDD ainsi qu’un chèque de 1 500 euros ». Mieux, le groupe les Echos-le Parisien finance aussi Sciences Po via des dons, comme en 2018, pour un montant toutefois inférieur à 50 000 euros cette année-là, indique un bilan publié par l’institution.

LVMH, en direct, fait bien davantage : le géant du luxe a arrosé l’établissement de la rue Saint-Guillaume de dons à plus de 50 000 euros par an entre 2016 et 2020, et même supérieurs à 100 000 euros en 2017 et 2019. Le géant du CAC « soutient » aussi le master marketing new luxury et art de vivre. Il finance le programme « Conventions Éducation Prioritaire » destiné aux élèves des quartiers difficiles, et a même été parrain de la promotion 2016. Il a aussi été « partenaire » du gala des étudiants 2016 et du gala des mécènes 2022. Par ailleurs, Natacha Valla, membre du conseil d’administration de LVMH depuis 2016, est depuis 2020 doyenne de l’École du management et de l’innovation de Sciences Po.

Pour finir, la filiale Veuve Cliquot a décerné en 2019 à Frédéric Mion, alors à la tête de l’institut d’études politiques parisien, le Bold Champion Award, un Prix d’honneur pour « récompenser un homme qui œuvre au quotidien pour une meilleure représentation et considération des femmes dans la société ». Deux ans plus tard, Frédéric Mion a dû démissionner de son poste de directeur suite à sa mise en cause dans l’affaire Olivier Duhamel, ex-président de la fondation chapeautant Sciences Po. En effet, il connaissait depuis 2018 les accusations d’inceste visant le politologue mais avait cherché à ne pas les ébruiter.

Ces liens multiples posent donc question. L’avenir dira si Alice Antheaume pourra prendre des décisions susceptibles de déplaire à un mécène aussi important de l’institution de la rue Saint-Guillaume, qui l’emploie depuis maintenant 11 ans. Pour mémoire, elle travaille depuis 2010 pour l’école de journalisme de Sciences Po, école dirigée de 2007 à 2020 par un de ses proches, Bruno Patino. Elle a d’abord été recrutée comme directrice de la prospective, puis a ensuite été promue directrice adjointe en 2012, et enfin directrice exécutive en 2014. Parallèlement, elle est connue du grand public pour avoir été chroniqueuse dans l’émission Medias le mag sur France 5 entre 2011 et 2016. Enfin, elle est membre du comité d’éthique de Radio France depuis un an et demi, un poste qui est devenu « membre du conseil de Radio France » sur son profil LinkedIn.

Contactées, Alice Antheaume n’a pas souhaité faire de commentaires, et la direction des Échos n’a pas répondu. Pour sa part, le bureau de la SDJ nous a répondu être « parfaitement informé » des missions effectuées par Alice Antheaume aux Échos, et que l’intéressée les a « spontanément évoquées lorsque la SDJ l’a auditionnée ». Le bureau de la SDJ a « estimé que cela ne faisait pas obstacle à sa nomination, étant entendu que de nouvelles collaborations sont évidemment exclues » . Il estime que les relations d’intérêt entre LVMH et Sciences Po « ne sont pas de nature à entraver la mission » d’Alice Antheaume. Enfin, le bureau de la SDJ assure « faire confiance à Alice Antheaume pour exercer son mandat en toute indépendance comme les deux autres administrateurs, également co-nommés avec l’actionnaire en application de l’accord d’indépendance signé en décembre 2007 entre la SDJ et LVMH ».