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Continuer la lectureCitya : de nouveaux témoignages accablent le management de l’enseigne de Philippe Briand
Suite à notre premier article sur Arche (Guy Hoquet, Century 21, Laforêt, etc.), de très nombreux collaborateurs actuels ou anciens de l’entreprise se sont manifestés pour confirmer les faits et nous raconter leur histoire.
Ce jour-là, le téléphone d’Antoine* n’a pas arrêté de sonner. Émilie*, de son côté, a vu dix messages de ses collègues ou amis s’afficher en quelques minutes sur son écran. « Tu as lu l’article sur Arche ? » Sans s’être jamais rencontrés, ces ex-salariés du groupe immobilier se sont tous les deux reconnus dans les conditions de travail décrites dans notre précédente enquête sur les dessous de cet empire de la pierre fondé par Philippe Briand. Depuis la publication de cet article, de nombreux appels, mails et messages de la part d’employés de cette « galaxie » de réseaux d’agences, et notamment de son enseigne l’historique Citya, nous sont parvenus. « Je confirme les propos énoncés par les collègues », « J’ai fait les frais de cette politique », « Ce travail m’a mis sur les rotules »… Ils sont partis ou toujours en poste, exercent partout en France et à différents échelons - directeurs, gestionnaires, assistants, etc. - mais décrivent tous le même climat délétère, voire dénoncent un « management par la peur ». Comme d’autres salariés avant eux, certains ont même choisi récemment de porter leur cas jusque devant le conseil des prud’hommes. « L’injustice m’a donné envie de me battre. Il faut que ça s’arrête », souffle une salariée qui veut reconnaître le caractère abusif de son renvoi.
Une nouvelle fois, la direction d’Arche réfute tout problème structurel. Dans une réponse écrite signée de la main de son directeur général Frédéric Chaminade, elle attribue ces critiques au « ressentiment de quelques individus », qui sont « pour la plupart en procédure » contre l’entreprise, et à une « boue d’animosité personnelle ». Nous avons pourtant interrogé, dans le cadre de nos recherches sur le groupe immobilier, plus d’une quarantaine de salariés, à tous les niveaux de l’entreprise, et parfois partis en bons termes. Ils nous ont livré des récits concordants, souvent appuyés de multiples documents ou de confirmations venues de témoins directs.
« Il était rouge de colère »
La plupart de ces salariés décrivent d’abord un quotidien marqué de petites humiliations régulières, souvent liées à une rigidité inhérente à l’entreprise. Sujet récurrent de ces remontrances ? Le physique des collaborateurs. Ici, une collaboratrice explique notamment avoir été invitée à rentrer chez elle lors de la soirée d’inauguration d’une agence régionale : « On m’a dit que je n’avais pas la tenue adéquate ». Là, dans une agence du Centre Ouest, les membres du personnel disent subir chaque jour ou presque des remarques sur leur coiffure ou leur allure, notamment les femmes. « On a l’obligation de mettre du maquillage, assure une ex-collaboratrice. Des collègues ont déjà dû rentrer chez elles pour mettre du rouge à lèvres ».
Au siège, les règles seraient encore plus strictes. « Si une personne est en baskets, même de ville, ou ne porte pas de cravate, l’info peut être remontée au service des RH », confie une employée actuelle. « Nous demandons une tenue correcte, c’est le respect dû aux clients », répond simplement l’entreprise. Quant aux espaces de travail, gare à leur entretien. « Notre bureau doit toujours être impeccable, au cas où Monsieur Briand passerait nous voir, indique une de nos témoins. Pas de décoration, rien qui dépasse : c’est la règle. » « On ne peut travailler efficacement dans une atmosphère de bazar, il faut de la rigueur », indique cette fois-ci la société, invoquant des « risques » auxquels ils sont « particulièrement sensibilisés » : « explosion de chaudières, balcons qui tombent, effondrements, etc. ».
Le contrôleur en chef ? Philippe Briand, surnommé « PHB » par les employés. « Les gens sont tétanisés par lui », confie une ex-employée. « Je ne le connaissais pas avant d’arriver à Citya, indique une collaboratrice. Mais j’ai tout compris la première fois où il est descendu à mon étage : tout le monde disait “vite, ouvre ta porte il descend, il n’aime pas quand les portes sont fermées…” » Cette même employée explique s’être déjà attirée les foudres du président d’Arche : « Il était rouge de colère, m’a hurlé dessus devant une centaine de personnes. »
Aux quatre coins du pays, de nombreux salariés déplorent aussi l’état d’esprit insufflé par la direction centrale. Un ancien négociateur se souvient : « Des animateurs du siège sont venus plusieurs fois dans notre agence nous dire “maintenant, vous vous tirez dans les pattes” : on nous poussait à nous faire des crasses entre nous, alors que notre portefeuille de biens était bien assez gros pour que tout le monde travaille… »
À Poitiers, « on vient le matin avec la boule au ventre »
La direction de Citya a-t-elle couvert le comportement « abusif » d’un patron d’agence ? Des salariés ou ex-salariés de l’agence Citya Sogexfo de Poitiers dénoncent en effet le management de leur chef, Antoine Desmaisons. Ils font état de pressions intenses, de nombreuses heures sup, même le week-end, d’une surveillance accrue des salariés, et d’une grande souffrance en interne. « On vient le matin avec la boule au ventre », souffle l’un d’eux. « Il arrive que des employés sortent de son bureau en pleurs », assure une ancienne collaboratrice, qui confie avoir elle-même fait des insomnies et de l’eczéma à cause du stress. Outre des réflexions sur le physique et la tenue des collaborateurs, notamment des femmes, un épisode a particulièrement marqué les équipes : « Quand une jeune collègue lui a annoncé sa grossesse, il l’a très mal pris, lui a dit que ce n’était pas le bon moment pour tomber enceinte. Elle est sortie détruite de cet entretien. »
Face à ces récits, Antoine Desmaisons répond à l’Informé qu’il « nie catégoriquement avoir fait des remarques désobligeantes sur l’état de grossesse d’une collaboratrice », avant d’ajouter : « Les sous-entendus laissant penser que je peux avoir des remarques intolérantes sont inacceptables et totalement contraires à mes valeurs ». Le directeur d’agence assure aussi que les salariés travaillent dans le respect du temps de travail légal, et qu’ils bénéficient de leurs week-ends. « Et s’il me semble normal de fixer des objectifs et d’attendre des collaborateurs que le travail soit de qualité pour nos clients, je nie les allégations faisant état de surveillance accrue, de multiples burn-out, de propos humiliants », écrit-il. D’ex-collaborateurs assurent pourtant avoir quitté l’agence à cause de l’ambiance générale de travail.
« J’ai l’impression que ces témoignages ont été mis aux oubliettes »
Selon nos informations, un signalement sur des agissements susceptibles de relever du harcèlement moral a été adressé aux ressources humaines nationales de l’enseigne. Une enquête interne a même eu lieu : le 21 novembre, deux membres du siège sont venus interroger l’ensemble des salariés de l’établissement poitevin. Un audit que le directeur affirme avoir lui aussi sollicité. Des employés y ont confirmé le comportement d’Antoine Desmaisons, les crises de larmes et un turn-over important, sans se cacher de leur crainte des représailles. « J’ai l’impression que ces témoignages ont été mis aux oubliettes », explique une source proche du dossier. La DRH du siège conclut en effet à l’absence de harcèlement moral caractérisé et voit dans les faits décrits « l’expression d’un management exigeant visant à stimuler les collaborateurs » et d’un « directeur très impliqué ».
La justice a pourtant déjà sanctionné les méthodes de gestion du chef d’établissement à deux reprises. En 2016 et 2017, la cour d’appel de Poitiers a condamné l’agence Citya Sogexfo pour des faits de harcèlement moral, et a reconnu des manquements graves de l’employeur, comme le fait d’être resté sourd aux différentes alertes. Il est pourtant resté en place, d’où l’impression, dans les rangs de l’agence, que le boss serait « protégé » en interne. De son côté, le collaborateur à l’origine du signalement a été mis à pied puis licencié pour faute grave. Ses avocats dénoncent l’éventuelle « partialité » d’une enquête qui leur paraît « de pure forme ». « On peut considérer que ces pratiques sont connues au sein de l’entreprise, et donc que la direction les tolère voire les encourage », commentent maîtres Avi Bitton et Laetitia Lencione. Antoine Desmaisons, lui, estime que ces accusations font suite à un conflit de fin de contrat avec le salarié à l’origine de l’alerte. « Il est quelque peu facile d’insinuer qu’une enquête est partiale lorsque ses conclusions ne vont pas dans le sens souhaité », dit-il à l’Informé. Le groupe Arche, de son côté, défend son directeur et préfère mettre en avant « tout le bien qu’il a apporté » à l’enseigne. « En tout état de cause nous avons d’ores et déjà donné instructions de regarder de nouveau attentivement et objectivement la situation managériale de cette agence », écrit le directeur général du groupe à l’Informé.
« Ça va barder »
Mais les simples salariés ne sont pas les seuls à témoigner de leur souffrance au travail. Les patrons d’agence ne sont pas épargnés non plus. Si la compétition et la pression sont monnaie courante dans le secteur, elles s’accompagneraient, chez Arche, d’un goût particulier pour l’humiliation. Voyez le déroulé des conventions annuelles du groupe, où PHB s’adresse directement à ses troupes pour faire le point - à sa façon - sur les performances de l’année. Comme à Punta Cana, en 2016. Cette année-là, un slide comparant les performances de Citya sur le marché de la transaction avec celles de ses principaux rivaux est projeté, comme à l’accoutumée. Au-dessus des chiffres de l’entreprise, un peu moins bons que ceux des enseignes concurrentes, on trouve un dessin d’un singe en colère qui crie « ça va barder !!! ». Au programme également : les « tops » agences, qui affichent les meilleurs chiffres… mais aussi les « flops ». Ici, les structures les moins performantes s’affichent en rouge, et une image de singe qui se cache les yeux les surplombe. Une mise en avant très mal vécue par beaucoup des concernés. « Quand vous êtes en convention et qu’on vous affiche dans les flops, devant les 200 autres patrons, vous comprenez vite le message », se souvient amèrement Franck*, un ancien directeur.
Au-delà des grands raouts annuels, les patrons d’agence Citya ont droit à des relevés de notes mensuels. Partagés à l’ensemble de leurs homologues, cela va sans dire. Un bilan des performances envoyé à tout le réseau, dans lequel Philippe Briand ou son bras droit Frédéric Chaminade commentent les résultats de chaque établissement. Dans les multiples comptes rendus que nous avons pu consulter, à la manière d’un maître d’école, PHB se dit « très fier » de certains… mais laisse à d’autres des commentaires cinglants : « Y a-t-il un pilote dans l’avion ? », « On se sépare de qui ? », « Bon c’est juste médiocre quoi… », « Pour vous j’ai honte ! », « Vos prédécesseurs étaient juste meilleurs que vous ! », « Affreux ! », « Insupportable, on peut aussi fermer l’agence », « C’est juste nul… On sort qui ? », « Ou vous vous réveillez, ou je m’en occupe ! », « Rarement vu une aussi mauvaise performance… », « Bon… C’est nul nul nul ! ».
D’autres évènements internes à l’entreprise sont également le théâtre de scènes de colère du grand patron. Comme cette soirée, organisée en juin dernier à l’« After8 », le flambant neuf rooftop du siège tourangeau d’Arche. Une fête y a lieu pour introniser une nouvelle génération de directeurs, tout juste sortis de leur formation interne de plusieurs mois. Mais malgré un cadre agréable et une météo clémente, un événement en particulier est venu perturber la petite sauterie. « Philippe Briand a pris le micro et a dit que la promotion actuelle de directeurs était la pire qu’il n’ait jamais connue, qu’il ne les aimait pas », se souvient un témoin. Confirmant les faits, un autre explique que le président, « visiblement alcoolisé », ne se serait pas arrêté là et aurait pris à partie plusieurs de ces directrices en formation, désignant l’une d’entre elles, à la couleur de peau noire, comme une « noiraude », et en appelant une autre « la grosse ». Dans sa réponse à nos questions, Arche précise que ces faits sont « radicalement contestés » par Philippe Briand, attribue à un « ragot de fin de soirée » le fait qu’il aurait été saoul, et fait valoir qu’il « serait assez absurde […] qu’il injurie ainsi ceux qu’il aurait lui-même sélectionnés ». Et d’ajouter : « Les autres termes discriminants […] n’ont pas droit de cité au sein de notre entreprise ». « Cette soirée a été très mal vécue par beaucoup de gens », nous indique un ancien directeur. Plusieurs sources s’étonnent d’avoir vu Philippe Briand disparaître quelque temps des radars à la suite de la soirée.
« Épée de Damoclès au-dessus de nos têtes »
Cet épisode a d’autant plus marqué les équipes que l’ensemble de nos interlocuteurs décrivent un système où Philippe Briand « règne en maître » sur les agences de son enseigne historique Citya, pourtant juridiquement indépendantes. « Il a le droit de vie ou de mort sur l’ensemble des salariés, y compris sur les directeurs », assure un chef d’établissement qui a longtemps fait partie de ce réseau avant d’être brutalement évincé. D’anciens patrons d’agence assurent à l’Informé avoir subi le même sort : mise à pied, changement des serrures, téléphone et accès informatiques coupés… « On sait qu’on a tous une épée de Damoclès au-dessus de nos têtes ». Un ex-directeur, révoqué en quelques heures après avoir passé une quinzaine d’années chez Citya, attaque l’enseigne devant les prud’hommes de Brive-la-Gaillarde et le tribunal de commerce de cette même ville. Il entend faire reconnaître une notion de « co-emploi » : à la fois mandataire social et salarié de la société gestionnaire de son agence, il fait valoir devant la justice qu’il avait aussi un lien de hiérarchie avec la direction de l’enseigne à l’échelle nationale. Interrogée sur ce cas en particulier, l’entreprise répond qu’« on ne se sépare pas d’un mandataire au bout de 14 ans sans raisons avérées », sans donner plus de détails.
D’autres sources dépeignent une mainmise sur le réseau. « On sent bien un pouvoir tenu par Philippe Briand, qu’il décide à tous les stades », analyse un responsable de l’enseigne. Un deuxième, plus amer : « On vous dit que vous êtes patron, mais il n’y a aucune latitude, même pas pour recruter un alternant. » De nombreux interlocuteurs assurent en effet que la holding va jusqu’à valider les embauches et les départs dans les différents établissements, bien que ces salariés dépendent directement des sociétés. « En tant que chef, on peut entendre des phrases comme “si vous ne le virez pas, votre successeur s’en chargera” », se souvient un ex-directeur.
Barème Macron
Face à ces multiples récits, le directeur général d’Arche, Frédéric Chaminade, oppose le fait que l’entreprise est présente dans le classement des meilleurs employeurs du magazine Capital (ndlr : c’était bien le cas en 2022, où Citya est classée 9e entreprise préférée des salariés de l’immobilier selon Capital) et qu’elle bénéficie d’une note de 4/5 sur Glassdoor, un site où les salariés peuvent évaluer les boîtes. Le DG fait aussi valoir que l’indice d’égalité professionnelle entre les hommes et les femmes de la firme est « supérieur à 80 » (ndlr : il est précisément de 81/100, selon le site de Citya Immobilier, ce qui signifie que la société n’atteint pas l’égalité dans au moins une catégorie du barème de l’index). Frédéric Chaminade ajoute : « Nous embauchons des jeunes, des retraités, des salariés en reconversion, des alternants par centaines, des personnes en situation de handicap, des personnes de toutes origines, religion ou orientation sexuelle sans aucune discrimination. » Il souligne aussi que la société ne distribue aucun dividende à ses actionnaires depuis sa création et que « tous les bénéfices sont réinvestis dans l’entreprise, ce qui nous permet dans cette grave crise de l’immobilier en France de ne pas faire de “plan social” ».
Enfin, à écouter la firme, les accusations de management brutal ont une explication : c’est « le seul moyen d’obtenir des dommages et intérêts devant les juridictions prud’homales et donc de sortir du barème dit Macron est d’invoquer soit des heures supplémentaires soit du harcèlement moral ». À l’inverse, des témoins nous ont fait part de leurs réticences à l’heure d’attaquer l’empire immobilier en justice : « La plupart des gens ne vont pas en procédure car ils savent qu’ils ne font pas le poids. D’autres n’ont pas envie de lutter, ils sont juste soulagés de partir. »
« Bien chez Citya » : un jeu-concours inattendu
Voilà un coup de com qui en a étonné plus d’un chez Citya. Au début du mois de février, dans leur intranet, les salariés ont été invités à participer à un jeu-concours (voir la capture d’écran ci-dessous). Le concept ? Envoyer des « clichés de vos chaussettes sur votre bureau », pour « prôner d’une manière sympathique le Bien chez Citya ». Une photo de Philippe Briand tout sourire, les pieds en chaussettes sur son bureau, accompagnait la publication. Coïncidence ? Lors de nos échanges avec Arche autour de notre première enquête, sortie début février également, nous avions évoqué cette habitude du président de l’entreprise de recevoir ainsi ses interlocuteurs dans son bureau. Leur réponse ? « Monsieur Briand accueille très souvent ses visiteurs, salariés ou pas, partenaires ou futurs partenaires, prestigieux ou pas, en chaussettes (propres, pointure 43 et de marque Falke) et il lui arrive de mettre les pieds sur son bureau, pratique d’ailleurs qu’il encourage pour soulager le dos. » Le gagnant du concours a en tout état de cause eu la chance de remporter un chèque-cadeau de 50 euros chez Calzedonia ou la Chaussette Française.
* Tous les prénoms ont été modifiés