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Grande conso

Faux profils, articles flatteurs… l’AMF soupçonne Casino d’avoir voulu influencer son cours de Bourse

De 2018 à 2021, des salariés du distributeur mais aussi des agences spécialisées auraient multiplié les commentaires positifs sur l’enseigne dans les forums boursiers et fait supprimer les plus négatifs. De quoi faire tiquer l’Autorité des marchés financiers.

Jean-Charles Naouri, l’ancien PDG du groupe Casino
Jean-Charles Naouri, l’ancien PDG du groupe Casino ERIC PIERMONT / AFP

Engagé dans une descente aux enfers qui s’est conclue par une restructuration lourde et sa reprise par l’homme d’affaires Daniel Křetínský en mars, le groupe Casino veut maintenant regarder vers l’avant. Mais son trouble passé risque de longtemps lui coller aux basques. L’Informé a ainsi pris connaissance des détails d’un plan déployé de 2018 à 2021, durant lequel le distributeur stéphanois a fait travailler son service communication et diverses agences. Leur but ? Défendre coûte que coûte la réputation du groupe coté en Bourse pour soutenir son cours. Ce qui n’est pas illégal en soi. Sauf quand les méthodes flirtent avec la ligne jaune et finissent par basculer du mauvais côté.

L’Autorité des marchés financiers (AMF) a ainsi diligenté plusieurs enquêtes depuis 2020 concernant les titres Casino et ceux de sa maison mère Rallye. Dans l’une d’elles, on apprend que l’AMF a pu « vraisemblablement établir la conception d’une stratégie menée par Casino » consistant à utiliser - et ce sans dévoiler son identité au public - « différents moyens de communication et médias pour contenir les informations négatives à l’égard du groupe, et pour diffuser des informations et des rumeurs favorables à la société ». L’objectif était évident : que cela rejaillisse positivement sur le cours de Bourse, qui était alors très mal en point.

Ainsi, on découvre que des salariés de la direction de la communication du distributeur auraient été très actifs sur les forums du site Boursorama. Selon l’AMF, en utilisant plusieurs profils qui masquaient leur identité réelle, ils scrutaient les informations et discussions concernant les titres Casino et Rallye. Et n’hésitaient pas à agir, selon une méthode bien connue qui consiste à ensevelir les avis négatifs sous un torrent de réponses pour diminuer leur visibilité. Ces forums prisés des boursicoteurs étaient aussi inondés de messages et rumeurs au ton positif sur Casino ou Rallye. L’AMF précise que ces méthodes pourraient avoir été utilisées lors de différents évènements impactant le cours des titres Casino et Rallye et « que leurs effets étaient régulièrement relayés au PDG de Casino Jean-Charles Naouri ».

Mais ce n’est pas tout. Toujours dans le but de soigner sa réputation, Casino s’est assuré les services du cabinet Antidox, actif « en stratégie de communication et d’opinion à forte dominante numérique ». De 2018 à 2021, celui-ci a touché au total plus d’un million d’euros pour ses missions. Le distributeur a aussi travaillé avec Plead, « le pure-player du conseil en communication stratégique du groupe Vivendi » pour un montant d’un peu plus de 900 000 euros. Ces experts avaient pour rôle de « déployer une stratégie plus offensive et contrôler favorablement l’image de Casino dans les médias » selon le document que s’est procuré l’Informé.

Concrètement, Antidox, aurait été chargé de faire supprimer par le service de modération du forum Boursorama des publications qui diffusaient des informations dérangeantes ou négatives concernant Casino ou Rallye, et ce pour le compte de Casino, sans le mentionner. L’AMF estime qu’Antidox - un nom bien connu de l’intelligence économique - « pourrait avoir utilisé par ailleurs des comptes anonymes pour intervenir à grande échelle sur plusieurs réseaux (comme le forum Boursorama et Twitter), et ainsi maîtriser favorablement l’information diffusée sur Casino et Rallye ainsi que sur le cours de leur titre. Enfin, Antidox pourrait avoir diffusé de manière anonyme des articles favorables à Casino, parfois rédigés et en tout état de cause validés par l’émetteur ». Ces articles étaient particulièrement bien calibrés en termes de référencement pour apparaître en haut des classements des moteurs de recherche et ainsi reléguer les articles négatifs plus loin. Là aussi, ces actions seraient remontées régulièrement à Jean-Charles Naouri.

Le rôle de l’agence Plead est également décrit de façon minutieuse. Elle aurait été chargée de diffuser, de manière anonyme, des articles flatteurs pour Casino. Toujours dans le même but : augmenter le volume de contenus positifs et améliorer le référencement sur les moteurs de recherche. Dans le cadre de relations presse et d’influence plus classiques, Plead a organisé des rencontres avec des journalistes et des leaders d’opinion, sur des thématiques partageant la vision de Casino, comme sur la vente à découvert, un mécanisme dont le distributeur a beaucoup souffert. En jeu ? Relayer le point de vue officiel du groupe et contrer les mauvaises langues. L’agence est aussi soupçonnée d’avoir publié sur les réseaux sociaux des stories éphémères et des vidéos, évidemment favorables à Casino, via des influenceurs qui récitaient des contenus vraisemblablement prémâchés par Plead et validés par le distributeur stéphanois.

Pour l’AMF, l’accumulation de ces actions est susceptible de constituer une infraction. Le gendarme de la Bourse, qui n’en est plus à une enquête près concernant Casino, estime que ce dernier a porté atteinte à la transparence des marchés « en adoptant un comportement qui affecte le cours d’un instrument financier, en ayant recours à des procédés fictifs ou à toute autre forme de tromperie ou d’artifice et, d’autre part, la diffusion par tout moyen d’informations qui donnent des indications fausses et trompeuses sur la situation ou les perspectives (…) ».

Ces éléments ont d’ailleurs déclenché une perquisition en septembre 2023 au siège du groupe Casino, pour saisir des éléments matériels supplémentaires destinés à appuyer les soupçons et indices déjà recueillis. La visite impromptue des enquêteurs a eu lieu à Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne), nouveau siège francilien du groupe depuis l’abandon en 2022 des locaux de la très chic rue de l’Université à Paris. Le groupe a bien tenté de faire annuler ces perquisitions, mais sans succès. Contacté ce jour par l’Informé, le distributeur n’a pas fait de commentaires.

Au fur et à mesure que les nombreuses enquêtes concernant Casino progressent, l’ampleur des faits répréhensibles s’étend. La semaine dernière, l’AFP révélait que le parquet national financier (PNF) soupçonne Jean-Charles Naouri d’avoir payé le controversé patron de presse Nicolas Miguet afin de soutenir artificiellement le cours de Bourse de Casino entre septembre 2018 et mai 2019 dans ses différents supports de communication. Ce qui pourrait valoir à l’ex-PDG du distributeur un procès pour corruption et manipulation de cours.

Sollicités, Plead et Antidox n’avaient pas encore répondu à l’heure de notre publication.