Offrez un coup d’avance à vos collaborateurs

Énergie - Environnement

« Dédé la sardine », le vieil ami qui fragilise la défense de Jean-Pierre Mattei

L’ex-président du tribunal de commerce de Paris va comparaître devant le tribunal correctionnel pour une affaire de « tentative d’escroquerie » contre TotalEnergies. L’instruction enfonce le clou sur sa proximité de longue date avec le sulfureux intermédiaire.

André Guelfi et Jean-Pierre Mattei
André Guelfi et Jean-Pierre Mattei Crédits JACK GUEZ / ARCHIVES / AFP et OLIVIER LABAN-MATTEI / AFP

La Corse, ses magnifiques plages, ses balades en mer et ses dîners estivaux. C’est dans cette ambiance idyllique que se sont côtoyés deux hommes en apparence très différents : André Guelfi, surnommé « Dédé la sardine », sulfureux intermédiaire connu pour son implication dans des scandales politico-financiers emblématiques des années 90, et Jean-Pierre Mattei, figure du droit, ex-président du tribunal de commerce de Paris et officier de la légion d’honneur. Tous deux propriétaires de résidences quasi voisines sur l’île, ils ont eu l’occasion de s’y voir dès 2007 lors de vacances. Mattei avait été invité chez Guelfi et connaissait l’un de ses bateaux. C’est en tout cas ce que cet éminent professionnel du droit a bien voulu reconnaître devant la justice. Car cette amitié est devenue un poids pour l’ex-juge, désormais avocat. Comme l’a révélé l’Informé le 30 avril, il vient d’être renvoyé devant le tribunal correctionnel de Nanterre pour « tentative d’escroquerie en bande organisée » et « corruption passive » aux côtés de six autres personnes. Il est soupçonné d’avoir pris part à un stratagème imaginé par André Guelfi pour soutirer 22 milliards d’euros à TotalEnergies. Au fil des 14 ans d’instruction, Jean-Pierre Mattei s’est évertué à couper les fils qui le relient à l’affairiste. Mais dans leur ordonnance de renvoi, les juges chargés du dossier ont au contraire levé le voile sur une « amitié » de longue date, y compris en matière de business, sur la base des éléments recueillis pendant l’enquête.

L’affaire avait fait les gros titres de la presse au début des années 2010, quand TotalEnergies avait décidé de porter plainte. Le cœur de cette affaire réside dans un arbitrage organisé entre 2009 et 2012 sur un contrat signé en 1992 entre Elf Neftegaz, une filiale d’Elf (acquis par la suite par TotalEnergies), et des régions russes. Cette procédure de résolution des conflits permet à deux parties de saisir un tribunal privé, constitué de personnes impartiales, pour statuer sur un différend. C’est un domaine que connaît bien Jean-Pierre Mattei : il affiche un prestigieux CV d’arbitre à l’échelle nationale et mondiale, ayant notamment œuvré pour l’Association française d’arbitrage (AFA), la Cour d’arbitrage internationale (CCI) et même la Commission des Nations Unies pour le droit commercial international (CNUDCI). Problème : dans ce dossier, selon la thèse de l’accusation, il aurait fait en sorte d’être nommé comme arbitre d’Elf Neftegaz, alors qu’il roulait en réalité pour les intérêts de la partie russe. Partie russe derrière laquelle se dissimulait André Guelfi, organisateur du stratagème. En effet, selon la thèse de l’accusation, celui-ci aurait dirigé en sous-main le processus « en se dissimulant derrière les régions russes ayant signé le contrat en 1992 avec Elf Neftegaz ».

Les deux autres membres du tribunal arbitral sont renvoyés pour les mêmes soupçons. À lui seul, Mattei a perçu près de 650 000 d’honoraires en trois ans, sans avoir rendu de décision sur le fond de l’affaire, puisque TotalEnergies a, à l’époque, obtenu de révoquer les trois arbitres initialement désignés.

Les juges d’instruction estiment qu’à la lumière du dossier, « il y a lieu de douter de la sincérité de la déclaration d’indépendance » écrite en 2009 par Jean-Pierre Mattei dans laquelle il assurait qu’il n’était « lié à aucune partie concernée par cette procédure ». Les magistrats qualifient même de « déclaration mensongère » le courrier de l’homme de droit rédigé en 2011 à l’adresse du secrétariat général de l’Institut d’arbitrage où il indique : « I do not have, and never have had, any relation with Mr. Guelfi, be it financial or otherwise, neither directly or indirectly ». Or dans le cadre de l’instruction, Jean-Pierre Mattei a admis « avoir déjà rencontré André Guelfi à Paris et à Saint-Martin, mais soit de manière fortuite, soit dans des circonstances dont il ne se souvient plus ». Il a aussi dit connaître le gendre de l’affairiste, qui aurait fait le lien entre lui et Guelfi, et avoir envisagé de travailler avec la fille de « Dédé la sardine » sur un « dossier immobilier ».

Vacances à Saint-Barth

Mais selon des éléments recueillis au cours de l’enquête, la proximité entre André Guelfi et Jean-Pierre Mattei irait bien au-delà de ces affirmations. Selon les juges, des mails découverts en perquisition montrent la « relation étroite » entre les deux hommes, « avant les faits et pendant les faits ». En août 2009, une semaine seulement après avoir accepté sa désignation comme arbitre, Jean-Pierre Mattei sollicitait Guelfi pour obtenir une chambre dans le très cossu hôtel d’Île-de-France à Saint-Barthélemy pour ses vacances en famille. « Je fais appel à ton influence, lui écrit-il par mail. Sans ton intervention nous n’aurons pas de place ». Réponse de « Dédé », quelques jours plus tard : « Je fais le nécessaire dès demain ». Un an auparavant, celui-ci signait déjà un de ses messages de la formule « fidèle amitié ».

Au-delà de ces écrits, un témoignage apparaît crucial et laisse penser que Jean-Pierre Mattei et André Guelfi étaient « très liés, y compris en affaires et depuis longtemps », selon les mots des juges. C’est celui d’Omar Harfouch, éditeur et producteur de télévision libanais, à la tête d’un groupe de presse en Ukraine, qui a fait « tout au long de l’enquête des déclarations précises et constantes », notent les juges d’instruction. L’homme, très connu dans le monde de la jet-set, affirme connaître Mattei depuis la fin des années 90, par l’entremise de leurs épouses respectives, et avoir participé avec lui à l’organisation d’un voyage en Ukraine pour le compte d’André Guelfi. Harfouch raconte que Mattei, qui faisait selon lui face à de « grosses difficultés financières », lui aurait présenté André Guelfi comme un « riche investisseur français » intéressé par l’achat d’avions de transport Tandorov auprès de l’Ukraine. Avant de lui indiquer, « en termes très clairs », qu’il devait « permettre à André Guelfi de rencontrer le président ukrainien » de l’époque, Leonid Koutchma, en contrepartie d’une commission sur les ventes d’avion à venir et d’une somme de 100 000 USD. Selon lui, Guelfi aurait aussi promis une avance financière conséquente de « 8 ou 9 millions de francs » (c’est-à-dire 1 300 000 euros) à Mattei s’il arrivait à lui organiser ce voyage pour rencontrer l’homme d’État. Une « intervention intéressée » donc, qui aurait amené celui qui était alors président du tribunal de commerce de Paris à rencontrer, dans les locaux de la juridiction, l’ambassadeur d’Ukraine, auprès duquel il se serait porté « garant du sérieux d’André Guelfi ». Un rendez-vous organisé par Harfouch, qui n’aurait finalement jamais perçu son argent et que Guelfi aurait fini par menacer de mort face à son insistance pour être payé. Harfouch assure que Mattei aurait donc joué, dans cet épisode, un rôle important pour « donner du crédit à André Guelfi », « appuyer ses actions » et « lui permettre de réaliser ses projets ». « Mattei a menti. Il m’a présenté Guelfi », réitère encore aujourd’hui, Omar Harfouch interrogé par l’Informé.

Client réel

Dans le cadre de l’instruction, Jean-Pierre Mattei a nié en bloc ces « mensonges », qu’il attribue notamment au fait qu’Harfouch aurait eu une dette envers lui, en rapport avec un appartement dont il s’était porté garant pour l’homme d’affaires libanais. Des loyers que l’homme a fini par rembourser, sans que cette histoire ne discrédite, aux yeux des juges d’instruction, le « récit cohérent » d’Harfouch qu’il a maintenu au fil de ses trois auditions et d’une confrontation avec Mattei. D’autant que la réalité du déplacement en Ukraine de Guelfi est établie et qu’une autre personne confirme la participation de l’homme d’affaires libanais. Sollicité par l’Informé, Jean-Pierre Mattei indique qu’il réserve ses réponses pour le tribunal. Pour sa défense au cours de l’instruction, il avait regretté via ses avocats que l’affairiste, à l’origine de ce stratagème avorté, n’ait pas été auditionné. Les juges précisent que c’est la mort d’André Guelfi en 2016 qui a empêché les poursuites. Pour sa défense, Jean-Pierre Mattei a aussi affirmé qu’il ignorait qu’André Guelfi avait participé au financement de l’arbitrage.

L’avocat de la partie russe, Olivier Pardo, va être lui aussi jugé par le tribunal correctionnel de Nanterre pour « tentative d’escroquerie en bande organisée » et « corruption active ». Selon l’ordonnance de renvoi, le ténor du barreau est soupçonné d’être « l’un des artisans principaux de cette opération complexe », visant à proposer aux trois arbitres, choisis par son « client réel » André Guelfi, des honoraires conséquents pour obtenir d’eux une décision contre TotalEnergies. Contacté par l’Informé, Olivier Pardo indique réserver ses réponses à la justice, mais conteste « totalement cette lecture du dossier qui ne correspond aucunement à la réalité ». « Je démontrerai que j’ai agi en toute légalité, assure-t-il, comme depuis près de 40 ans que j’exerce les métiers de la justice. »