Finance - Conseil

La douloureuse greffe de l’agence de com’ Epoka chez Mantu

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En difficulté, la société parisienne a été reprise par le groupe de conseil suisse en 2024. Mais la transition s’est faite dans la douleur.

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Mathieu Gabai

« Aujourd’hui n’est pas une fin, ni un nouveau départ. On ne change pas de vie : tant qu’elle est là, on poursuit. » « Vers de nouvelles aventures. Bon “Vent” Epoka. » Voilà deux posts LinkedIn assez banals, comme on en lit des dizaines tous les jours sur le réseau social professionnel. Des messages d’autocongratulation, où des chefs d’entreprise en partance pour de « nouvelles aventures » remercient leurs collaborateurs, et se disent prêts à entamer un « nouveau chapitre ». En juillet dernier, c’est ainsi que Mathieu Gabai et Manuel Lagny ont quitté Epoka, leur agence de com’ fondée en 2017, issue de la fusion de Quatre Vents et Meanings.

« Quand on a vu leurs posts, on a halluciné, c’était ridicule, s’étrangle un ex-salarié de l’époque. Ils ont planté la boîte ! » Epoka a en effet traversé des mois compliqués en 2024. Placée en liquidation judiciaire avec un passif de 29,6 millions d’euros l’entreprise a dans un premier temps attiré nombre de candidats à sa reprise, dont Havas. Mais le géant du conseil en communication, refroidi par la complexité du dossier, s’est retiré de la course. Pour 636 000 euros, l’agence a finalement été rachetée durant l’été 2024 par le groupe de conseil suisse Mantu. Ce dernier a repris 122 salariés sur 154 et renommé la boîte de com’ « Agence Mantu ». Un changement salutaire, à en croire cette employée interrogée par l’Informé : « La grosse majorité des employés ne demandaient que ça, vu la réputation qu’on traînait avec Balance ton Agency [le compte Instagram qui a dénoncé le management au sein de l’entreprise, ndlr], et les fournisseurs impayés… »

À l’été 2024, le groupe suisse bénéficie donc d’une forte confiance des équipes. « Au départ, on était contents d’être repris par Mantu, se souvient un salarié. C’est une entreprise solide. Ils étaient souriants, sympas… » « On a vraiment cru qu’on allait enfin souffler, abonde une collègue. Ils se présentaient comme un groupe humain, à l’écoute, qui avait de grandes ambitions pour nous. » Mais, très vite, certains déchantent. « Mantu a attendu deux mois, puis ils ont sorti la sulfateuse », résume un employé, depuis parti, comme de nombreux autres salariés. Plusieurs pointent notamment la dureté des process RH chez Mantu. « Le “côté humain” n’existe pas, regrette l’une d’entre eux. On a l’impression d’être toujours des pions, que le groupe cherche juste à optimiser la masse salariale. »

Ce management musclé aurait entraîné plusieurs arrêts maladies. « On s’attendait à ce qu’ils mettent beaucoup de choses en place mais ils communiquent très mal, estime une salariée. Les cordonniers sont toujours les plus mal chaussés… Tout ça crée de la confusion et de l’épuisement. » Sans vouloir commenter ces témoignages, l’agence Mantu nous a fait parvenir cette réponse : « Depuis juillet 2024, nous avons engagé un plan de transformation de l’agence afin d’en assurer la pérennité. Son intégration au sein du groupe progresse positivement, jour après jour. L’agence Mantu est désormais sur une trajectoire de croissance, portée par des perspectives solides. »

Certains collaborateurs interrogés par l’Informé relativisent aussi la responsabilité de Mantu dans la situation actuelle : « L’ancienne direction nous a fait vivre l’enfer, estime une salariée. Ce qu’on vit, c’est surtout une fatigue psychologique qui dure depuis très longtemps. Et la déception de constater que les choses n’évoluent pas.» Unanimement mis en cause par les témoignages recueillis par l’Informé, les fondateurs Mathieu Gabai et Manuel Lagny sont restés au sein de l’agence Mantu près d’un an après le rachat. « Ils sont restés contre notre avis et on avait le sentiment qu’ils étaient toujours à l’œuvre », glisse un ex-salarié.

Cette situation a mis dans l’embarras plusieurs membres de l’équipe : « On était pris dans un conflit de loyauté entre les anciens et les nouveaux dirigeants, qui nous adressaient des messages contradictoires », se souvient une salariée. « Mathieu et Manuel essayaient clairement de passer au-dessus des process de Mantu », abonde un autre. Les relations se sont alors tendues entre les deux associés et la nouvelle direction, incarnée par Jules Trecco, nommé PDG depuis juillet 2024. D’autant plus que, à en croire nos témoins, Mantu découvre peu à peu que la mariée n’était pas aussi belle qu’ils le croyaient. « Les dirigeants de Mantu se sont aperçus qu’ils avaient acheté une coquille vide, et que ça leur coûtait beaucoup plus cher que ce qu’ils pensaient », confie un témoin. « Ils ont découvert des cadavres dans les placards, ajoute un autre. Mantu était très en colère contre Gabai et Lagny, qui leur ont caché l’état réel des finances au moment du rachat. » « Jules Trecco nous a dit qu’il avait hérité de contrats non viables, pas logiques, que les frais de fonctionnement de l’immeuble étaient trop conséquents », relate une salariée.

Pour ne rien arranger, les deux associés historiques auraient emmené plusieurs clients rentables avec eux, à l’insu du repreneur. Explications : en 2019, ils avaient créé Epoka Up, une filiale destinée à séduire des sociétés au profil plus « start-up ». Selon différentes sources, voyant la liquidation judiciaire se profiler, Gabai et Lagny ont transféré plusieurs contrats juteux vers cette entité, opportunément exclue du périmètre du rachat. Pour mieux la reprendre ensuite, sous le nom de Vortigen. « Le PDG de Mantu, Olivier Brourhant s’est fait avoir, estime un observateur. Ils ont mis tous les clients rentables sur cette boîte. » Sur LinkedIn, un employé d’Epoka désormais chez Vortigen présente l’entreprise comme un « spin-off » d’Epoka.

Malgré les déboires, beaucoup de salariés regardent désormais vers l’avenir et veulent croire en la stratégie de leur nouvelle chefferie. « La transition a été difficile mais ça se passe beaucoup mieux actuellement, indique un proche du dossier. Les gens doivent changer leurs habitudes. Mais c’est mieux que de foncer dans un mur à 180 km/h ». Contacté, Manuel Lagny n’a pas répondu à nos sollicitations. Mathieu Gabai nous a, pour sa part, indiqué : « Cela fait près d’un an et demi que nous n’avons avec Manuel Lagny plus aucune fonction managériale au sein d’Epoka (devenue Agence Mantu). Nous avons - il y a plus de six mois - dénoncé, de notre propre initiative, les contrats qui nous liaient avec Mantu afin de nous orienter vers d’autres horizons (médias et intelligence économique). Notre activité au sein du groupe Mantu pendant un an a été féconde en business comme les vingt précédentes années. » Selon lui, nos éléments d’information seraient « largement erronés » et « sans doute propagés par des personnes dans une situation difficile » ou qui souhaiteraient « peut-être masquer leurs propres manquements ».

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