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Continuer la lectureCet « incident » qui sème le trouble autour de l’investisseur français Keensight
Offre professionnelleEn mai, la banque américaine Evercore a brutalement stoppé sa mission de conseil en levée de fonds pour le gérant fondé par Jean-Michel Beghin. Un divorce peu commun dans ce milieu qui alimente les interrogations.
C’est le genre d’e-mail, aussi laconique que mystérieux, qui ne laisse guère indifférent. Le 8 mai dernier, des investisseurs reçoivent un étrange message de la part d’Evercore. Le sujet ? La mission de conseil qu’assure cette banque d’affaires américaine auprès de Keensight, un acteur français en vue dans le petit monde du private equity. « Chers tous, comme vous le savez peut-être, nous avons commencé à travailler avec Keensight sur (son) fonds VII, écrit Evercore. Après mûre réflexion, nous avons décidé de mettre fin à nos relations avec Keensight, et Evercore ne sera plus son partenaire. Si vous souhaitez contacter Keensight, vous trouverez ci-dessous les coordonnées de la personne à solliciter ». L’e-mail, dont l’Informé a pu avoir connaissance, confirme une information révélée par le site spécialisé Private Equity International fin juin. Dans le monde très normé et policé du capital-investissement, il n’est vraiment pas dans les usages qu’un gérant en pleine recherche d’argent auprès d’institutionnels ou de grandes fortunes pour un nouveau fonds soit abandonné en rase campagne par sa banque d’affaires (également appelée agent de placement)… L’évènement a de quoi intriguer. Pourquoi donc Evercore a-t-elle pris une telle décision ? Et pourquoi a-t-elle pris soin d’envoyer cet email, plutôt que de se retirer sur la pointe des pieds, sans fracas ?
Cette rupture subite des relations est d’autant plus étonnante que Keensight avait tout pour devenir une référence-client de premier ordre. En matière de private equity, le financier est en effet un as des LBO sur des sociétés de la « tech » ou des « medtechs » très rentables et en forte croissance. Son terrain de jeu est constitué d’éditeurs de logiciels B-to-B, d’experts en cybersécurité, ou de fabricants de matériel médical de pointe. Il excelle dans ce domaine : il revendique avoir retourné en moyenne 3,4 fois leur mise initiale à ses investisseurs, pour un taux de rendement annuel de 39 % (en données brutes). Résultat : les souscripteurs (que les techniciens du private equity appellent aussi limited partners, ou LPs) lui confient de plus en plus d’argent pour ses fonds… Et ils sont de plus en plus nombreux à le soutenir. Keensight avait hérité de 2,3 milliards d’euros pour le dernier-né de sa gamme principale de fonds en 2023 (Nova VI). Alors qu’en 2010, quelques années avant de gagner son indépendance de la banque Rothschild & Co, au sein de laquelle il est né en 1998, il en était encore à lever un véhicule de « seulement » 100 millions d’euros. Preuve de son succès, Keensight a même décidé de créer une autre gamme de fonds, Spark, pour des opérations plus petites. Son premier millésime, levé en 2023 en même temps que son fonds Nova VI, a recueilli 500 millions d’euros, son successeur étant lui aussi en cours de commercialisation. Installée à deux pas des Champs-Elysées, la petite équipe parisienne s’est transformée en une véritable société de gestion composée de 110 professionnels. Elle a pignon sur rue à Londres depuis 2020, et s’est même dotée de pieds à terre à Boston et à Singapour. Dans son segment de marché, Keensight croise désormais le fer avec des rivaux aussi prestigieux que Carlyle, Bridgepoint ou Wendel.
Ce succès est en partie celui d’un homme, Jean-Michel Beghin, son patron historique, un investisseur dont l’aura doit beaucoup à sa science fine de la négociation ainsi qu’à une rigueur extrême… Avec un corollaire : une grande exigence à l’égard de ses collaborateurs et de tous les prestataires externes qui travaillent pour Keensight. D’aucuns dépeignent un personnage sans concession, dur et froid. « Personne n’est dupe de cette personnalité difficile parmi les souscripteurs des fonds, mais le sujet est totalement secondaire tant que Keensight reste un « top performer » dans sa catégorie », dixit un investisseur. Jean-Michel Beghin ne laisse personne indifférent dans le marché, suscitant autant le respect que la crainte.
Mais si les LPs du fonds ne peuvent que se féliciter de ses performances, la rupture des relations entre Keensight et Evercore a semé un trouble. Le sujet n’a pas été évoqué lors de l’ « annual general meeting » du fonds organisé mi-juin à la Fondation Louis Vuitton à Paris. Mais plusieurs investisseurs ont cherché à en savoir plus et ont interrogé la société de gestion. De nombreux LPs ont effectivement entendu parler d’un « incident » impliquant personnellement Jean-Michel Beghin et une personne travaillant chez Evercore, lors d’un roadshow effectué au Japon en avril dans le cadre de la levée de fonds. D’où le besoin de démêler le vrai du faux. Certains des souscripteurs se sont vus répondre de la part de Jean-Michel Beghin qu’il ne s’était rien passé de répréhensible, qu’aucune plainte n’avait été déposée contre lui, et que Keensight ne comprenait pas la réaction extrême d’Evercore ainsi que l’envoi du fameux e-mail. Une source rapporte néanmoins une réaction différente de la part de certaines personnes de la société de gestion. Sans nommer son propre patron, Keensight regretterait un acte « inapproprié » de la part d’un membre de l’équipe, tout en relativisant la gravité de cet événement. « On ne sait pas ce qui s’est passé, mais d’autres sociétés de gestion sur le marché s’en donnent à coeur joie et essaient de tirer leur épingle du jeu de cette histoire », relate une source qui connaît bien la firme. Elle raconte avoir vu des concurrents de Keensight se répandre sur cet incident auprès d’investisseurs.
Le business restant le business, l’agent de placement secondaire de Keensight, le français Reach Capital, reste néanmoins impliqué dans la levée de fonds, aux côtés de William Blair, une autre banque d’affaires américaine qui a pris la place d’Evercore. L’objectif étant de récolter près de 4 milliards d’euros entre le fonds Nova VII, dont la taille-cible dépasserait nettement les 3 milliards, et Spark II, qui viserait 700 à 800 millions d’euros.
Cet épisode exacerbe finalement ce qui est peut-être le talon d’Achille de Keensight : l’équilibre de la structure repose beaucoup sur son patron. Même si on voit, émerger une génération montante d’associés quadragénaires, le flou reste total sur la manière dont s’organisera la succession de Jean-Michel Beghin, qui fêtera ses 60 ans l’an prochain. Il détiendrait à lui seul près de la moitié du capital de la société de gestion. Deux « managing partners » le secondent, Philippe Crochet et Pierre Rémy. Jérôme Pujol, un troisième homme, qui avait lui aussi participé à l’aventure de Keensight à l’époque où elle était hébergée chez Rothschild & Co, a pris du champ en janvier pour devenir senior advisor. Last but not least, Keensight a dû faire face à une vague de départs depuis le début de 2024 dans son bureau de Londres : pas moins de huit membres de l’équipe évoluant à des responsabilités intermédiaires ou seniors (y compris des associés) ont quitté la firme. Une bonne partie ont posé leurs valises dans de belles maisons (Goldman Sachs, EQT, le fonds souverain singapourien GIC…).
Contactée, Keensight « réfute catégoriquement ces allégations visant à ternir sa réputation.» Evercore, de son côté, n’a pas souhaité faire de commentaires.
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