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Continuer la lectureClinique du Louvre : le combat des chirurgiens contre l’empire Attia
Depuis un an, l’établissement est au centre d’une lutte acharnée entre le groupe Hexagone Santé et un collectif de chirurgiens.
C’est une clinique de proximité qui bénéficie d’un emplacement de choix au cœur de la capitale, à quelques pas de la Samaritaine et du jardin des Tuileries. Installée là depuis 70 ans maintenant, la clinique du Louvre emploie aujourd’hui plus de 120 salariés et praticiens. Ophtalmos, proctologues… Il...
Et pourtant, ce centre certifié par la Haute autorité de santé (HAS) comme offrant une « haute qualité des soins » sera démantelé d’ici quelques mois : l’Agence régionale de santé (ARS) d’Île-de-France vient de refuser d’y maintenir le service chirurgie. Le résultat d’un combat acharné entre deux camps mobilisés. Le premier ? Celui d’Alexandre Attia, directeur de l’établissement et PDG du groupe Hexagone Santé Paris, fils du célèbre Docteur André Attia qui a fait fortune dans la santé privée et l’hôtellerie et détient aujourd’hui 6,5 % du leader de l’hospitalisation privée Ramsay Santé : fin 2023, le dirigeant a annoncé vouloir fermer la structure. Pas de revente en vue mais un transfert des activités dans les autres adresses du groupe. Une décision atypique, alors que le marché parisien des cliniques privées reste très concurrentiel, dans un territoire où les besoins de santé sont importants et où la clientèle ne manque pas. En face, le directeur a rencontré la vive opposition de ses praticiens : durant un an, un collectif de chirurgiens s’est mobilisé pour reprendre l’établissement. Incompréhensions, suspicions de conflits d’intérêts… L’Informé vous raconte cette surprenante bataille de blouses blanches.
Tout commence par un mail d’Alexandre Attia le 29 novembre 2023. Le PDG d’Hexagone Santé Paris, qui gère trois établissements dans la capitale, annonce alors aux médecins de la clinique du Louvre que ses deux uniques pôles, l’endoscopie et la chirurgie, vont être transférés vers la clinique Bizet dans le 16e arrondissement de Paris et que les sociétés d’exploitation des deux établissements vont être fusionnées. « Les raisons invoquées relèvent non seulement des conditions de sécurité d’un bâtiment qui accueille le public, mais également de la sûreté d’une clinique qui doit garantir la continuité et la permanence des soins », indique le mail, consulté par L’Informé. Une référence à l’incendie qui a frappé la clinique en janvier 2022 et avait conduit à sa fermeture administrative pendant six mois, le temps de réparer les dégâts. Les activités avaient été transférées dans trois autres cliniques du groupe Hexagone Santé, avant de reprendre normalement à partir de l’été.
« C’est un vieux bâtiment, des anciennes maisons particulières avec des marches partout, des couloirs étroits et un unique ascenseur, explique Alexandre Attia à L’Informé. Aujourd’hui les exigences sanitaires et d’accueil du public imposent des locaux plus modernes, pour pouvoir accueillir des personnes âgées et à mobilité réduite. » Concrètement, il prévoyait de transférer le service endoscopie dans de nouveaux locaux à Bizet avant la fin du premier trimestre 2025. L’activité chirurgicale devait quant à elle être dispatchée entre les cliniques de Bizet, du Trocadéro et de Neuilly dès le premier trimestre 2024.
Moins d’une semaine après le mail du directeur de la clinique, un collectif de 17 médecins libéraux saisit l’ARS afin de présenter leur propre projet d’établissement. Il s’articule autour de la création de quatre centres : en dermatochirurgie pour les cancers de la peau, en ophtalmologie, en chirurgie plastique reconstructrice ainsi qu’en chirurgie de la mâchoire, du visage et de la bouche. Il permettrait de « garantir l’accès aux soins pour tous et de maintenir une offre de santé performante, cohérente et de proximité », d’après le courrier consulté par l’Informé. « Nous voulions sauver cet établissement à taille humaine, qui dispose d’une équipe médicale et paramédicale incroyable et dans laquelle les patients sont ravis de leur prise en charge, explique le Dr Thérèse Awada, chirurgienne membre du collectif. Notre projet médical remplissait tous les objectifs de santé publique et était cohérent par rapport au projet régional de santé [PRS] 2023. Tout était aligné pour que la clinique reste ouverte. »
Le 31 janvier 2024, les chirurgiens obtiennent un premier retour de l’ARS, qui leur indique qu’ils doivent déposer un dossier de demande d’autorisation en bonne et due forme. Il sera ensuite examiné par la commission spécialisée de l’organisation des soins (CSOS) d’Île-de-France, avant d’être validé ou non par le directeur général de l’agence. Le collectif s’exécute et envoie son travail en février. Ils apprennent quelques semaines plus tard qu’un autre dossier a été déposé, mais cette fois par… Alexandre Attia. « Son plan initialement, c’était de fermer le service chirurgie en trois mois, note Thérèse Awada. Mais comme nous nous sommes mobilisés, il a dû changer de stratégie, pour finalement déposer un dossier très faible à l’ARS, afin d’être certain de ne pas obtenir d’autorisation d’exercer. » Le directeur de la clinique réfute ces accusations : « Je me suis battu après l’incendie pour que la préfecture accepte de rouvrir l’établissement et je continue à me battre aujourd’hui. Mais nous faisons face à des enjeux sanitaires qu’il nous faut prendre en compte. Et le problème des petites cliniques, c’est qu’elles ne réalisent pas assez d’activités et n’ont pas assez de personnel pour assurer la sécurité des patients. »
Le 20 juin, la CSOS rend son avis concernant les demandes d’autorisation pour les services de chirurgie parisiens. Sur les 44 dossiers reçus pour l’ensemble du territoire, elle en refuse seulement deux : celui d’Alexandre Attia et celui du collectif de chirurgiens pour la clinique du Louvre. « Notre projet pouvait certainement être amélioré, je pense qu’il y avait des aspects organisationnels que nous ne maîtrisions pas parfaitement, reconnaît le Dr Awada. Mais l’ARS ne nous a jamais reçus pour nous accompagner dans un projet de reprise. »
Dans sa décision, la CSOS précise qu’aucun de ses membres n’était en position de conflit d’intérêts pour statuer sur ces demandes d’autorisation. Figure pourtant parmi ses membres, depuis plusieurs années, une certaine Dominique Boulangé, présidente du centre médico-chirurgical Ambroise Paré, Pierre Cherest et Hartmann, qui appartient à… André Attia, père d’Alexandre Attia et fondateur du groupe Hexagone. Dominique Boulangé a été dirigeante d’Hexagone Santé Paris de 2019 à 2022 et est actuellement présidente et administratrice de plusieurs sociétés du groupe, notamment de sa branche Ehpad à travers la société Hexagone Dépendances Services.
Contactée par l’Informé, elle nous indique ne jamais intervenir pour les établissements du département dans lesquels elle a pu être liée, pour éviter tout conflit d’intérêts. Elle ajoute que « les débats et votes de cette instance sont obligatoirement confidentiels », que « les résultats qui en découlent ne sont que consultatifs » et que « l’activité et la consultation des porteurs de projet sont à la discrétion de l’ARS ». « Ma seule constatation est que l’activité chirurgicale de la clinique du Louvre est plus que confidentielle et faible par rapport à ses concurrents parisiens », conclut Dominique Boulangé. Contactée, l’ARS confirme qu’elle n’était pas intervenue sur ce dossier et que c’est sa suppléante, Héléna Kisler-Elkouby, déléguée de la fédération hospitalière privée d’Île-de-France, qui a pris part au vote.
Suite à la décision de la CSOS, les chirurgiens demandent à rencontrer l’ARS afin de présenter leur projet de manière exhaustive et proposer des pistes d’amélioration. Ils assurent que « la modernisation et la mise aux normes du plateau technique sont ambitieuses mais réalisables », que leur projet est viable économiquement et qu’ils ont d’ores et déjà tissé des partenariats avec des établissements de santé. Ils ajoutent que l’établissement est attractif pour le personnel médical et paramédical et fournissent, pour appuyer leurs dires, des lettres de soutien et d’engagement de praticiens et d’infirmières. Mais le 27 août, l’ARS refuse leur demande d’entretien, indiquant « disposer de l’ensemble des informations utiles pour se prononcer sur le projet ». Un mois plus tard, le directeur régional de l’agence d’Île-de-France, Denis Robin, rejette définitivement le projet des médecins et celui d’Alexandre Attia.
L’ARS estime que le dossier des chirurgiens n’est pas assez détaillé et avancé, notamment en termes de partenariats noués avec d’autres établissements de santé. En ce qui concerne la demande du PDG de la clinique, l’agence considère qu’elle ne répond pas aux problèmes de sécurité et d’accessibilité que pose la configuration des locaux, qui ne permettent pas à l’établissement de fonctionner de manière optimale. Elle explique aussi dans sa décision qu’étant donné que la majorité des praticiens ont présenté un projet concurrent, elle doute « de l’engagement des professionnels à s’impliquer dans le projet ». « Nous voulons juste que la clinique reste ouverte, réfute Thérèse Awada. Que M. Attia en reste le bailleur ou que ce soit quelqu’un d’autre, on s’en moque complètement. » Le directeur de la clinique exprime lui aussi sa déception : « J’aurais préféré qu’ils acceptent le projet, que ce soit l’un ou l’autre. Parce que transférer l’activité, c’est humainement, juridiquement et économiquement difficile. Il était plus simple pour moi de céder l’activité aux médecins. Mais sans autorisation, c’est impossible. »
L’agence donne 9 mois au centre pour cesser ses activités de chirurgie désormais non autorisées, le temps « que l’établissement ait organisé d’une part l’arrêt du recrutement de nouveaux patients et d’autre part l’orientation des patients sur un autre site autorisé ». Pour le service endoscopie, les demandes d’autorisation se feront l’année prochaine. « Mais sans le service chirurgie, on va avoir du mal à répondre aux exigences sanitaires en endoscopie, puisque nous aurons encore moins d’activités dans la clinique et moins de personnel », explique Alexandre Attia. Ou comment le serpent finit par se mordre la queue.