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Continuer la lectureAdeline Dieudonné accusée de plagiat pour La vraie vie
La journaliste Géraldine Pigault avait attaqué l’écrivaine à succès et sa maison d’édition. La Cour d’appel de Paris vient de la débouter.
Prix Renaudot des lycéens, Grand prix des lectrices de Elle, Choix Goncourt de la Belgique et de l’Italie… Adeline Dieudonné pouvait difficilement rêver meilleur accueil pour son premier livre. Véritable évènement de la rentrée littéraire 2018, La vraie vie raconte l’histoire d’une famille dysfonctionnelle, sous le joug d’un père alcoolique et violent. Au milieu de cet environnement, la fille de l’oppresseur - la narratrice - tente d’égayer la vie de son petit frère, traumatisé par un violent accident. Publié par les éditions de l’Iconoclaste, l’ouvrage a raflé une dizaine de prix et s’est vendu à plus de 220 000 exemplaires selon Edistat. Seulement voilà, pendant qu’un large public découvrait cet émouvant roman, le succès littéraire a discrètement viré à l’affrontement judiciaire. Tout s’est envenimé quelques mois après la parution du livre.
En mai 2019, Adeline Dieudonné et sa maison d’édition sont accusées de plagiat. La plaignante ? Géraldine Pigault. Estimant que La vraie vie constitue une contrefaçon de ses propres écrits, la journaliste et autrice réclame 300 000 euros à l’éditeur, 50 % des droits d’auteur perçus par l’autrice pour les ventes du roman et 30 % des revenus touchés par l’Iconoclaste pour l’exploitation du livre.
Journaliste et officier de réserve dans l’armée de terre, Géraldine Pigault est aussi l’autrice d’une nouvelle primée lors d’un festival de littérature. Auprès du tribunal, elle indique également « avoir publié plusieurs écrits sur un blog littéraire dépeignant son quotidien et la violence de son environnement familial ». « J’ai créé ce blog en 2015, d’abord comme un exutoire, car ma mère était en train de mourir d’un cancer, indique la plaignante à l’Informé. J’y ai raconté mon histoire familiale toxique, entre mon père alcoolique et violent et ma mère abusive. »
Une éditrice au cœur de l’affaire
Alors que son blog commence à être repéré par quelques personnalités du monde littéraire, en septembre 2017 l’écrivaine est mise en contact avec Julia Pavlowitch, éditrice chez l’Iconoclaste, à qui elle soumet plusieurs textes. Les échanges à propos d’un futur ouvrage autour de son histoire familiale commencent, et l’histoire s’emballe : « Julia m’a présenté à toute la maison d’édition, en disant que j’étais sa future autrice star et qu’elle allait présenter mon livre à tous les prix littéraires », raconte Géraldine Pigault. Mais au fil du processus, des divergences sur le projet apparaissent et les échanges s’espacent.
Du moins, jusqu’en septembre 2018 : les éditions de l’Iconoclaste publient le premier roman d’Adeline Dieudonné, La vraie vie. L’ouvrage, édité par Julia Pavlowitch, est un vrai succès et rafle une série de prix littéraires. L’ensemble des critiques littéraires sont unanimes : ce premier roman est une réussite. À l’époque, seul Jean-Christophe Buisson du Figaro Magazine s’interroge sur ce succès lors d’un débat littéraire. Auprès de l’Informé, le journaliste se souvient aujourd’hui de son impression de « malaise » en lisant le roman. « Je comprenais son succès car les thèmes abordés étaient dans l’air du temps. Mais je trouvais ça un peu fabriqué, artificiel, je ne voyais pas de marque de l’identité de l’autrice », se souvient-il.
Et pour cause, selon Géraldine Pigault : l’histoire racontée dans La vraie vie, celle d’une jeune fille décidée à sauver sa famille toxique, serait tirée de son histoire. « Il s’agit d’une construction, d’une réécriture beaucoup plus grand public de mes écrits », estime celle qui se souvient s’être sentie « vide et salie » à la lecture du roman en question. La journaliste accuse alors Adeline Dieudonné et Julia Pavlowitch d’avoir utilisé l’ensemble de ses écrits comme base de La vraie vie.
Interrogée par l’Informé, l’éditrice confirme en effet avoir « accordé beaucoup de temps » à Pigault après que cette dernière lui a transmis des textes, mais avoir choisi de ne pas « publier son travail », « pas à la hauteur ». Aujourd’hui partie de l’Iconoclaste, elle balaie les soupçons de plagiat d’une main ferme : « Les preuves, notamment les dates d’envois de manuscrits, sont incontestables. »
Un point de vue partagé par le Tribunal judiciaire de Paris, qui a rejeté les demandes de Géraldine Pigault en février 2021, estimant que « les intrigues respectives des textes [étaient] différentes » et que les pièces fournies ne pouvaient « suffire à établir des faits de contrefaçon ». Et pour cause : lors de ce procès en première instance, le roman La vraie vie n’est pas produit dans les pièces, et le tribunal explique alors ne pas être « en mesure de vérifier la pertinence des actes de contrefaçon ainsi dénoncés ». « La chose a été mal jugée, c’est certain », relate un proche du dossier qui ne souhaite pas se prononcer sur les accusations de plagiat. Si cette source connue des deux parties estime en effet que La Valse, manuscrit envoyé par Adeline Dieudonné à Julia Pavlowitch en octobre 2017, « est bien la matrice de La vraie vie », elle se pose la question de sa réécriture. « Il faudrait réussir à déterminer si, entre ce premier manuscrit et La vraie vie, il y a eu ou non des emprunts aux écrits de Géraldine Pigault pour améliorer le texte. »
Une jurisprudence stricte
La plaignante a fait appel de la décision, encore une fois sans succès : la Cour d’appel de Paris a confirmé le jugement de première instance le 3 février dernier. « Il serait maintenant temps que cela s’arrête et qu’on laisse Adeline Dieudonné tranquille », souffle Julia Pavlowitch. Bien qu’elle n’accompagne plus son ancienne protégée, l’éditrice loue une femme « brillante, à l’éthique irréprochable. » Et s’étonne peu de l’ensemble de la procédure : « Lorsqu’il y a un grand best-seller, les assignations pour plagiat sont monnaie courante. »
Des propos confirmés par Denis Goulette, juriste en propriété intellectuelle : « Lorsqu’un livre génère de l’argent, ce phénomène est fréquent. » Géraldine Pigault, elle, rejette tout appât du gain : « Je n’ai jamais voulu produire un best-seller, et c’est d’ailleurs pour cela que la collaboration avec Julia Pavlowitch n’a pas fonctionné. Ce n’est pas l’argent que je recherche ».
Persuadée de sa bonne foi, Géraldine Pigault envisage sérieusement de se pourvoir en cassation, sans avoir encore pris de décision définitive. Car ses chances de faire reconnaître une contrefaçon sont faibles : Denis Goulette rappelle en effet que depuis une quinzaine d’années, la « jurisprudence se fait de plus en plus exigeante et stricte pour reconnaître un plagiat ». La raison, selon l’expert ? « Ces affaires prennent un temps fou, les tribunaux se sont donc durcis pour dissuader les auteurs et leurs avocats de les encombrer ».
Contactées, les éditions de l’Iconoclaste et Adeline Dieudonné n’ont pas répondu à nos sollicitations.
Cet article a été modifié le 31 mars 2023 pour inclure le témoignage de Géraldine Pigault qui a finalement décidé de s’exprimer sur l’affaire, ainsi que celui de Jean-Christophe Buisson.