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Continuer la lectureChez Elior, les méthodes musclées du repreneur Derichebourg passent mal
Valse des dirigeants, coupes dans les effectifs… Au siège, la reprise en main du géant de la restauration collective se fait dans la douleur.
« À vos postes, prêts, riez ! » En septembre, tous les managers d’Elior, même les moins jeunes, se sont vus adresser un « carnet de rentrée » aux airs enfantins. L’idée ? Permettre aux cadres du géant de la restauration collective de découvrir le « nouveau visage » de leur entreprise, sous ère Derich...
Depuis quelques semaines, le clan Derichebourg – le père Daniel, le fils Boris – déroule une communication flatteuse pour accompagner la publication des résultats d’Elior groupe. L’heure est aux satisfecit sur ce nouvel ensemble rassemblant les salariés d’Elior et ceux de Derichebourg Multiservices (soit un total de près de 130 000 collaborateurs pour un chiffre d’affaires de 5,2 milliards d’euros) : « retour à la rentabilité », « dépassements des objectifs »… Daniel Derichebourg, à la tête du petit empire du même nom et PDG du cantinier aux 20 000 restaurants depuis mi-avril, ne mâche ni son optimisme, ni ses mérites : « J’ai instauré de grandes transformations structurantes visant à rendre le groupe plus agile et plus fort. » Le moins que l’on puisse dire, c’est que le storytelling bien huilé du nouvel actionnaire fonctionne : les articles vantant la méthode familiale se sont enchaînés cet automne dans la presse. Mais au sein des équipes d’Elior, l’envers du décor est moins réjouissant. Clivages, valse des dirigeants, grand ménage dans les effectifs… Le choc des cultures est difficile à digérer, notamment pour les employés du siège.
Dès le printemps, le patriarche a donné le ton. Fraîchement élu PDG d’Elior Group, Daniel Derichebourg s’est rendu au siège de La Défense pour faire le tour des bureaux. Selon nos informations, la visite a pris une fâcheuse tournure quand l’homme d’affaires a trouvé les locaux peu remplis. « Il est venu vers midi, un jour où de nombreux salariés travaillent de chez eux, et où les responsables de secteur sont plutôt sur le terrain, dans les restaurants », explique une source interne. Sauf que le nouveau patron, bien que partisan du contact avec les clients, ne l’a pas entendu de cette oreille. « Agacé, il a fait un discours pour dire que c’était inadmissible que les salariés ne soient pas là pour l’accueillir alors qu’il avait sauvé le groupe », raconte un témoin. Un mail a aussitôt été adressé à tous les collaborateurs pour exiger « davantage de présence sur site » et limiter le télétravail à un jour maximum dans la semaine, sans même consulter les organisations syndicales.
Cols-bleus et cols blancs
« Pas question de laisser nos collègues de terrain travailler tous les jours à 7 heures du matin quand les cols blancs restent chez eux », assurait Boris Derichebourg, PDG d’Elior France, dans les colonnes de Challenges début novembre. Un discours qui ne manque pas de crisper les intéressés chez Elior. « Le nouvel actionnaire tend à jouer la division entre les catégories de personnels : il fait passer l’idée que les postes essentiels sont ceux des salariés opérationnels et que les fonctions du siège ne servent à rien », analyse un syndicaliste. « Or, le domaine de la restauration est très différent de celui des services, le degré d’exigence en termes d’hygiène y est plus strict, défend un ex-responsable. Il y a des normes à maîtriser, des lourds processus à appliquer en cas d’alertes sanitaires et un niveau de qualité en deçà duquel on ne peut pas descendre ».
Les coupes franches dans l’organigramme ont choqué : une cinquantaine de cadres du siège sont partis depuis avril. « S’il faut reconnaître que l’arrivée de Derichebourg permet au groupe d’aborder l’avenir de façon plus sereine, leur manière de remercier les équipes passe très mal », déplore un syndicaliste. Selon de multiples sources, les nouveaux repreneurs ne cachent pas leur volonté de faire table rase du passé et sont convaincus de mieux savoir comment mener la barque. « Il y a eu un moment un peu humiliant où ils sont arrivés et ont fait sortir la plupart des managers d’Elior, sans leur laisser le temps de s’adapter, regrette un ancien responsable. Parmi eux, il y avait des employés avec trente ans de maison. » Les Derichebourg se sont aussi séparés, dès leur arrivée, des assistantes de direction de l’ancien management et du service de communication, réduit à sa plus simple expression.
Le grand nettoyage de la gouvernance
Ce mal-être ne semble pas affecter l’actionnaire, qui assume pleinement son mode de management. « La reprise s’est très bien passée avec les opérationnels travaillant en région, assure Silvine Thoma, la nouvelle directrice de la communication d’Elior Group. Mais pour les effectifs du siège, les différences de fonctionnement et de gestion entre la culture familiale du groupe Derichebourg et celle d’Elior ont été plus importantes. » Résultat : des dizaines de protocoles de départ ont été signés dans la foulée de la reprise. « Beaucoup sont survenus après convocation de licenciement pour cause réelle et sérieuse et se sont soldés par un accord financier », raconte l’un des managers. Quelques-uns ont tourné à l’aigre et fini aux prud’hommes.
Les plus hautes sphères de la gouvernance d’Elior ont aussi subi ce bouleversement. Jean-Yves Fontaine, l’ancien directeur général du groupe en France, initialement chargé d’assurer la transition aux côtés de Boris Derichebourg pendant six mois, est parti plus tôt que prévu, cet automne, après 40 ans de maison. Selon nos informations, Damien Penin, son numéro 2, a lui aussi fait ses cartons. « Il est parti du jour au lendemain », assure une source avant de louer un homme reconnu en interne. D’autres membres du comité exécutif d’Elior Group ont plié bagage entre le printemps et l’été, à l’instar de la directrice des affaires financières Esther Gaide, de son homologue à la tête de la communication Anne-Laure Desclèves ou encore de la DSI Joanne Deval. Ce ne sont pas les seuls postes décisifs touchés : le directeur des ressources humaines de la filiale française Arnaud Debart-Johner a rendu son badge en octobre, tout comme Frédéric Galliath, DG d’Elior Entreprises ou encore Edouard Perruchio, à la tête des opérations des activités services et santé. L’ampleur du phénomène n’inquiète aucunement le repreneur du cantinier : « il est très courant que les managers quittent une entreprise s’ils ne se retrouvent pas dans la nouvelle gouvernance », estime Silvine Thoma, la porte-parole de l’entreprise.
Une restructuration engagée de longue date
Mais pour beaucoup de partants, la pilule passe d’autant plus mal que la plupart des mesures phares brandies par les Derichebourg dans la presse pour redresser le cantinier ont été pensées avant le changement de propriétaire. Les résultats en progression dont s’enorgueillit le nouvel actionnaire sont pour beaucoup imputables au plan de restructuration élaboré depuis deux ans par l’ancienne direction et les équipes opérationnelles d’Elior. Mis en grande difficulté par le Covid (en raison notamment des fermetures des cantines d’entreprises ou scolaires), Elior avait engagé fin 2021 un vaste plan de réduction de coût. Il prévoyait par exemple de sabrer de 18 à 3 le nombre de structures juridiques du groupe en France où l’entreprise réalise l’essentiel de son chiffre d’affaires. L’opération s’est étalée sur près de dix-huit mois et a permis de réaliser une quinzaine de millions d’euros d’économie de frais de structure.
Autre mesure déployée par l’ancienne direction, à l’époque pilotée par Bernard Gault : renégocier les centaines de contrats déficitaires, notamment ceux avec les grands donneurs d’ordre publics (collectivités locales, conseils généraux, etc.), qui plombaient lourdement les comptes, et les dénoncer en cas de discussions vaines. Les équipes opérationnelles chargées de ce passage en revue ont même été gratifiées de bonus pour les stimuler dans leur tâche. En décembre 2022, 73 % des contrats avaient été renégociés. L’opération a, là aussi, permis de récupérer plusieurs millions d’euros. De la même manière, c’est la gouvernance précédente qui avait acté l’abandon du coûteux siège de la Défense (une quinzaine de millions d’euros par an), pourtant présentée par Boris Derichebourg comme son premier réflexe pour faire des économies.
Nouvel emblème à venir
À l’arrivée du nouvel actionnaire, les troupes basées à La Défense dans l’Ouest parisien, ont en revanche découvert leur future destination : Créteil, où Derichebourg a son siège. Un motif d’inquiétude en interne. Le déménagement, qui ne concernait que 200 personnes cette année, a déjà mené à de nombreux départs. « Quand il faut aller travailler à l’autre bout de Paris, à 1 h 30 des anciens bureaux, tout le monde ne peut pas suivre. C’est aussi un moyen de dégraisser les effectifs », note une source interne. Reste à déterminer le sort des 800 employés qui y travaillent toujours et ne savent pas encore vers quels autres bureaux ils seront envoyés : installé depuis 2019 dans l’immeuble en pyramide inversée longtemps occupé par Pernod Ricard, le siège de Derichebourg n’a pas la taille suffisante pour accueillir l’ensemble des troupes…
Déjà radical, le lifting qu’impose Derichebourg n’en est pourtant qu’à ses débuts. Les cafétérias que gère Elior sous le nom de « Café et Compagnie » devraient ainsi être rebaptisées « Chez Guy », prénom du patriarche fondateur du spécialiste du recyclage des métaux. Quant au logo du cantinier, il va bientôt être refondu. « Un nouvel emblème est en projet pour uniformiser les deux marques et faire le lien entre le camélia d’Elior et le bison de Derichebourg », confirme le groupe. Et si l’activité restauration va garder son appellation actuelle, les activités de services passeront en revanche sous bannière Derichebourg Facilities dès l’an prochain.
Reste à savoir si cette révolution perturbera les clients historiques du groupe. En interne, certains s’inquiètent de savoir si les hommes d’affaires au tempérament bien trempé sauront adopter les codes bien particuliers des deux marchés qui rapportent de l’argent à Elior : les cantines des entreprises et des établissements scolaires privés. Le nouveau maître des lieux dit être serein, par la voix de sa porte-parole : « L’ADN de Derichebourg est d’être très proche de ses clients. Ils seront remis au centre du business et chouchoutés : Boris Derichebourg est présent physiquement dans la gestion du groupe et auprès de nos partenaires. »