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Finance - Conseil

Comment Alan Allman s’est fait rouler en se lançant dans la com’

Sept des huit sociétés rachetées par le groupe de conseil en 2023 ont été liquidées. Selon la cour d’appel de Versailles, Alan Allman a été victime d’un dol de la part du vendeur Daniel Vautrin et son épouse.

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JACQUES DEMARTHON / AFP

L’histoire est gênante pour le groupe Alan Allman. En 2023, cette société de conseil cotée s’offrait huit entreprises d’un coup pour se lancer énergiquement dans la com’. Une offensive à 12 millions d’euros selon nos informations. Mais trois ans plus tard, le tout ne vaut quasi plus rien. S’estimant arnaquée, la filiale française du groupe, 3AF, a amené l’affaire devant la justice… et vient de n’obtenir qu’une maigre victoire, a appris l’Informé : selon la cour d’appel de Versailles, 3AF a bien été victime d’un dol en raison de valorisations exagérées des actifs rachetés, mais l’acheteur ne peut s’en prendre qu’à lui-même ou presque : il aurait dû peaufiner ses audits avant de signer son chèque.

Jean-Marie Thual, le fondateur d’Alan Allman, a peut-être péché par enthousiasme. Au sortir de de l’épidémie de Covid, le patron est à la recherche d’idées pour doper son activité. Son groupe - un « écosystème mondial » de structures de conseil, en Belgique, au Canada, en France et aux Etats-Unis - fait surtout du conseil en stratégie. Le marketing digital et la communication manquent à son offre. Alan Allman a l’habitude des acquisitions, puisqu’il s’est construit par addition de plusieurs dizaines de sociétés. C’est d’ailleurs en reprenant une structure cotée, Verneuil Finance, et en changeant son objet, qu’il s’est retrouvé en Bourse. La perspective de racheter plusieurs business en une fois n’impressionne donc nullement Jean-Marie Thual. En 2022, l’homme d’affaires Daniel Vautrin lui propose de racheter son « groupe », fraîchement formé de plusieurs acteurs intermédiaires de la communication, principalement en province.

Leurs noms ? Atmosphere à Angers, Day on Mars, Frsh et Emagineurs à Lyon, Evisiance Conseil, Forces motrices, Paul Frea, et enfin Lux Modernis à Paris. Ces structures font toutes de la communication, mais chacune à sa façon : Emagineurs gère des sites institutionnels - dont le site de la Région Sud par exemple, Lux Modernis est réputé pour ses évènements façonnés sur mesure dans le secteur du luxe ou la cosmétique, Day on Mars propose des activités « print »... De l’extérieur, même s’il a alors moins de deux ans d’existence, ce petit groupe de marketing et de communication fait sens. Dans son développement, Daniel Vautrin a d’ailleurs été accompagné par plusieurs fonds comme RSA Corporate Finance, A Plus Finance, Atlantic Financial Group. En avril 2023, la nouvelle est officielle : Alan Allman annonce l’acquisition de ces 8 sociétés d’un bloc, dotées de « 120 talents » et de « marques fortes ». « Un tournant stratégique » se félicite la société de conseil.

Mais près de trois ans plus tard, le discours a bien changé. Sur les huit structures, officiellement valorisées 16 millions d’euros en 2023*, 7 ont été liquidées entre 2024 et 2025. La casse sociale est catastrophique. Tous les salariés ont été remerciés du jour au lendemain. Et les clients, aussi, en ont pâti : lorsque le tribunal de commerce de Lyon a prononcé la liquidation de Emagineurs le 9 octobre 2024, plusieurs sites Internet se sont retrouvés hors ligne le 10 octobre, dont celui de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, resté indisponible pendant une dizaine de jours… La huitième société, Lux Modernis, une agence d’évènementiel spécialisée sur le secteur du luxe, a frôlé le bouillon en 2024 en raison de fonds propres faméliques. Mais elle est aujourd’hui la seule survivante de cette coûteuse aventure.

Comment en est-on arrivé là ? Pour Alan Allman, la réponse est claire : il y a eu escroquerie. « La comptabilité a été truquée par Mme Santerre, compagne de Daniel Vautrin, lequel contrôlait toutes les entités cédées » accusent les avocats d’Alan Allman devant la cour d’appel de Versailles. Selon un ancien salarié, le couple poursuivait d’arrache-pied un seul objectif : celui de gonfler le chiffre d’affaires pour arriver à un total de 10 millions d’euros. Dans un mail envoyé aux équipes, Emeline Santerre invitait par exemple à « arranger les chiffres ». Des factures étaient éditées au nom de clients… qui ne devaient pas être mis au courant. « Il y avait aussi de la facturation interne forcée entre les différentes agences pour gonfler artificiellement le chiffre d’affaires de chacune, raconte une ancienne salariée. C’est courant de faire ça dans le secteur des services, et souvent ça passe. Mais quand ça concerne des petites structures qui ne vont pas forcément très bien, c’est nettement plus problématique.» Surtout si l’objectif est de doper le prix de cession… Emeline Santerre nous a répondu sur ce point : « Les facturations évoquées correspondent à des flux intragroupe classiques, pratiqués dans le cadre de prestations de services d’entités appartenant à un même ensemble économique. Ces flux étaient encadrés contractuellement et comptablement neutralisés. »

Après avoir regardé les comptes d’un peu plus près, Alan Allman a demandé à la société de conseil Mazars d’effectuer un audit poussé. Le ponte de l’audit a jeté l’éponge, face au manque de documents… Et c’est finalement une plus petite structure, JPA, qui est partie à la chasse aux bilans. En parallèle, 3AF a porté plainte pour dol au tribunal de commerce de Nanterre en mars 2024, en réclamant plus de 9 millions d’euros.

Selon la filiale, les vendeurs l’auraient trompée « en lui dissimulant la valeur véritable des parts des sociétés rachetées en 2023 ». La société de conseil juge que l’excédent brut d’exploitation 2022 aurait dû s’établir à 895 000 euros, et non pas 3,2 millions d’euros. Une différence majeure puisque le prix de cession a été calculé à partir de ce ratio ! L’acquéreur estime qu’il aurait dû payer 2,68 millions et non pas 12 comme il l’a fait. Les avocats de 3AF dénoncent aussi des dépenses de luxe (hotels de luxe, location d’une Porsche, achat de bijoux), pour un total 200 365 euros….

Le tribunal de commerce de Nanterre en juin 2024, tout comme la cour d’appel de Versailles en décembre 2025, ont bien reconnu un dol constitué d’une présentation discutable, mais pas de préjudice, si bien que les deux cours ont rejeté les demandes en réparation. En première instance, le tribunal de commerce a jugé Alan Allman responsable du préjudice subi en raison de l’absence d’audit sérieux ; et en appel, les juges ont souligné que la société avait récupéré 1,9 million d’euros sur les 12 initialement payés en faisant jouer une garantie d’actif.

« Mais comment Alan Allman a pu passer à côté de cette comptabilité créative alors que les comptes étaient dans la data room lors du rachat ? s’étonne un ancien cadre de la structure. C’est ça la vraie question ! ». Une autre estime que la « magie noire financière » de l’opération ne s’est pas faite sans complicité dans le monde de la restructuration. Banques d’affaires, commissaires de justice et commissaires aux comptes semblent n’avoir jeté qu’un œil distrait à la réalité comptable des entreprises rachetées puis cédées en moins de deux ans.

Contacté par l’Informé, le groupe Alan Allman n’a pas souhaité s’exprimer.

Daniel Vautrin et Emeline Santerre en route pour de nouvelles aventures.
Comme l’Informé l’avait raconté en août dernier, Daniel Vautrin et sa femme avaient racheté le groupe de presse Entreprendre à Robert Laffont via la société DEV6. Avant de précipiter sa chute. « Il faut absolument raconter tout ça, il faut que ça s’arrête ! », se désole un de leurs anciens salariés, qui s’est retrouvé sans travail et spolié de plusieurs mois de salaire au passage. La justice commence tout juste à sévir. Fin 2025, Daniel Vautrin a été interdit de gérer pour 10 ans par le tribunal de commerce de Lyon à la suite de la liquidation judiciaire de la société DEV6.
Mais selon nos informations, ses aventures business continuent. Il est aujourd’hui en charge des projets d’intelligence artificielle pour le financier camerounais Jehu Ndoumi, installé au Luxembourg et à la tête d’une société de services financiers. Interrogé par l’Informé, Jehu Ndoumi explique que sa plateforme Yunus Global Funding Platform est un « mécanisme structuré de financement collatéralisé » s’appuyant notamment sur les banques portugaise BNI et italienne Monte Dei Paschi di Siena. « Daniel Vautrin est responsable des investissements IA pour le fonds. Mais quand je lui ai parlé, j’ai eu comme l’impression qu’il n’y connaissait pas grand-chose » souligne un entrepreneur à la recherche de fonds, qui a prudemment préféré tourner les talons.
Emeline Santerre a de son côté monté un fonds d’investissement alternatif (FIA), Alpha Invest Securities, en reprenant une autre structure initialement active dans l’immobilier, en 2023. La encore, le site d’Alpha Invest Securities compose avec la réalité en assurant disposer d’un agrément AMF. Alors qu’il s’agit d’un FIA dit « allégé » en raison de sa petite taille, qui n’a pas besoin d’agrément. La société déclare avoir accompagné 45 investisseurs depuis 20 ans sur 6 opérations, notamment dans l’IA… Enfin, une agence de « e-reputation », la bien nommée « Alterbuzz », a été payée pour référencer des pages au sujet du couple Vautrin-Santerre, déroulant leur récit d’entrepreneurs à succès.

*Un complément de prix de 4 millions d’euros était prévu en plus des 12 millions. Mais il n’a jamais été réglé par A3F.