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Finance - Conseil

Bercy : l’auto satisfecit de la DGE passe mal au sein des troupes

La prestigieuse direction générale des entreprises vient de publier un rapport annuel 2024 un peu trop exalté aux yeux de ses agents, qui se plaignent des effets de la crise sur leur quotidien.

Thomas Courbe, à la tête de la Direction Générale des Entreprises de Bercy
Thomas Courbe, à la tête de la Direction Générale des Entreprises de Bercy AMAURY CORNU / Hans Lucas via AFP

Comme tous les ans, la Direction Générale des Entreprises s’est pliée à l’exercice du rapport annuel… avec un certain enthousiasme. Sur une bonne quarantaine de pages, ce service de Bercy, chargé de mettre en œuvre les politiques de l’État pour le bon développement des entreprises, détaille « ses approches et outils innovants au service des projets », son action pour « renforcer notre souveraineté et notre autonomie stratégique »… Ici, Thomas Courbe, à la tête de la direction, se félicite de l’élaboration d’un « indicateur inédit », le « baromètre industriel ». Là, il souligne les « efforts d’accélération du déploiement des technologies numériques clés « ... Avant de conclure « pouvoir compter sur l’engagement des équipes de la DGE, à Paris et dans les territoires (...) au service du pays ».

De quoi galvaniser l’ensemble des troupes ? Pas vraiment. Avec le nombre record de dépôts de bilan enregistrés en 2024 (66 000 selon BPCE), le document sonne particulièrement faux aux yeux de ses propres équipes. « À force de se concentrer sur la com’, on est à des millénaires de la réalité », regrette un agent de terrain, témoin direct de la fragilisation du tissu économique puisqu’il passe ses journées en contact avec des sociétés en demande d’aides. « Ce n’est pas un bilan mais un catalogue d’investissements plus ou moins pertinents… Et pour quels résultats ? », s’interroge un agent parisien, déplorant un grand écart entre cet exercice d’auto-congratulation et la situation des entreprises.

Ce positivisme affiché passe d’autant plus mal que la situation interne à la DGE se tend depuis la montée des difficultés économiques. Mi-janvier, Thomas Courbe a envoyé ses vœux aux agents dans une vidéo Youtube non répertoriée, où il se congratule des résultats « visibles et concrets » de la DGE. Ce discours, qualifié de « novlangue » en interne fait rire jaune. « La DGE fonctionne avec la conjoncture, et c’est normal. Mais le problème, c’est que les missions se superposent quand l’économie ne se porte pas bien, alors même que les effectifs sont tendus », déplore Evelyne Parrot, secrétaire générale adjointe CGT Finances Publiques, insistant sur le fait que les contractuels, les départs en retraite et les mobilités interministérielles ne sont pas remplacés. Les effectifs sont surtout pénalisés en région où, à la faveur d’une restructuration, le nombre d’agents a fondu de 56 % entre 2018 et 2023 ; les services de l’action économique de l’État ont été réduits à environ 11 personnes par région, en fonction de la taille des collectivités.

En parallèle, de nouvelles politiques sont venues alourdir la charge de travail des quelque 1 300 agents de la direction. La DGE a par exemple contribué cette année aux aides pour les gros consommateurs d’énergie, à qui l’on compense une part du prix de l’électricité ; mais aussi aux PME impactées par les prix du gaz. Près de 2 milliards d’euros ont ainsi été distribués au total, entraînant un nombre énorme de dossiers à instruire. Autre surcharge : le Service d’information stratégique et de la sécurité économique (Sisse), rattaché à la DGE, est de plus en plus mobilisé. En 2024, comme en 2023, près de 1 000 alertes d’entreprises ont été traitées, trois fois plus qu’en 2020. Un tiers porte sur des tentatives de rachat, et un tiers sur des essais de captation de savoir-faire (cyber attaques, procédures juridiques…).

Certes, des « commissaires aux restructurations » ont été ajoutés aux effectifs en région. Mais ce dispositif est jugé « très très insuffisant étant donné les besoins » selon une source syndicale. Sur le terrain, les équipes de la DGE participent, avec leurs collègues du Trésor, à la prise en charge des entreprises en difficulté, une mission censée relever de la délégation interministérielle aux restructurations d’entreprises (DIRE).

Si la DGE se dédouane officiellement de sa responsabilité envers ces entreprises en délicatesse, elle a moins de problèmes à se réjouir « de résultats de politiques qu’elle n’est absolument pas en charge ! » s’étonne un de ses agents. C’est le cas du New Deal Mobile, auquel elle consacre deux pages de son rapport. Il s’agit d’un accord établi entre l’ARCEP et les opérateurs de télécommunications pour que ceux-ci s’engagent à couvrir 90 % du territoire. Le rôle de la DGE dans la conception et la réalisation du New Deal Mobile est proche de zéro.

En matière d’environnement, le rapport a préféré, en revanche, passer sous silence un gros raté de 2024 : l’hypothétique décarbonation des hauts-fourneaux de Grande-Synthe d’Arcelor Mittal. En projet depuis trois ans, le processus s’était théoriquement concrétisé début 2024 lors d’un déplacement de Bruno Le Maire. Le ministre avait annoncé une contribution totale de 1,8 milliard d’euros de la France dans un accord impliquant la DGE, l’Ademe et le Secrétariat général à l’Investissement. L’investissement, qui devait réduire de 5,7 % les émissions totales de Co2 de la France, a finalement été mis en sommeil en novembre.

Et il ne s’agit pas du seul raté en matière industrielle : sur les 5 « projets d’intérêt national majeurs » sélectionnés en 2024 pour bénéficier d’un soutien financier et d’un accompagnement spécifique, comme le mentionne le rapport annuel publié le 24 janvier, il n’en reste en réalité que 4. Le projet Eastmann de recyclage chimique du plastique était déjà suspendu avant même la publication du rapport. « Le porteur de projet a décidé d’en ralentir le rythme en attendant d’avoir une meilleure visibilité sur le cadre européen qui s’appliquera au recyclage du plastique » reconnaît la DGE.

Des équipes de com’ à foison
Dans un document publié en décembre 2024, la Cour des comptes avait dénoncé l’abondance des équipes dédiées à la communication à la DGE :  14,8 équivalents temps plein, autant que l’ensemble du « service de l’action économique de l’État en Provence-Alpes-Côte d’Azur », notait la Cour. Une équipe conséquente, qui devrait permettre à la direction de faire elle-même son pensum annuel, selon la chambre spécialisée. Pourtant cette année encore, comme lors des quatre exercices précédents, c’est à nouveau une agence de communication extérieure qui a hérité du boulot – même si le prestataire choisi est cette fois l’agence Desk, installée en Mayenne, et non plus la structure de design éditorial parisienne Caracter, comme les années précédentes. Pas le choix, répond la DGE : le contenu a été fait en interne, mais il fallait le faire mettre en forme ; sur la quinzaine de communicants, aucun n’a de compétences graphiques…