Offrez un coup d’avance à vos collaborateurs

Grande conso

Danone, une entreprise à mission… impossible

Le dialogue social est mal en point au sein du groupe agroalimentaire, première entreprise cotée à avoir adopté le statut d’entreprise à mission.

Antoine de Saint-Affrique, DG de Danone
Antoine de Saint-Affrique, DG de Danone ERIC PIERMONT / AFP

Les discussions patinent chez Danone. Depuis fin 2023, direction et syndicats s’accrochent sur les Négociations Annuelles Obligatoires (NAO). Les échanges ont débuté dans un cadre tendu : en 2022, aucune des NAO engagées sur un site français n’a abouti à un accord. Pas une. Du jamais vu dans l’entreprise. Cette première risque bien de se reproduire cette année. À Volvic, la CGT a appelé à la grève mi-décembre, après l’interruption des négociations par la direction. À Evian, l’accord semble inatteignable. Plutôt favorisés par rapport aux autres branches du groupe, les salariés de l’activité Eaux craignent un nivellement par le bas des conditions de travail, et le dialogue s’avère complexe : l’augmentation moyenne de 3,3 % proposée par la direction pour 2024 ne convainc pas. En dehors des sites privilégiés, « cela reste compliqué, il n’y aura pas d’accord partout, assure Denis Magnin, délégué CFDT du groupe. La perception de l’inflation réelle n’est pas la même pour les syndicats et la direction. »

Danone a beau préciser que « certains accords ont déjà été signés » et que d’autres négociations débutent en janvier, ce tableau colle mal aux promesses du fleuron tricolore. En 2020, l’industriel avait marqué les esprits avec un acte fort : l’adoption du fameux statut d’entreprise à mission, une première – et dernière - dans le CAC 40. Créé par la loi Pacte, ce processus impose des engagements environnementaux et sociaux précis, plus élevés que la moyenne, et contrôlés par des auditeurs. Mais l’entreprise peine aujourd’hui à les respecter. Sur le plan environnemental, Surfrider Foundation Europe, ClientEarth et Zero Waste ont assigné Danone devant le tribunal judiciaire de Paris pour non-respect de son devoir de vigilance : la fabricant n’a pas identifié le plastique comme l’un des risques liés à son activité.

La multinationale a aussi renoncé, en 2023, à publier ses résultats corrigés du coût du carbone, contrairement aux années précédentes. Sur le plan social surtout, le compte n’y est pas. « L’entreprise à mission ? Oh, c’est terminé ça, soupire Laurent Pouillen, délégué FGTA-FO du groupe. On n’en entend plus parler… »

Parmi les quatre missions que Danone s’était données, le groupe devait notamment « construire le futur avec ses équipes en s’appuyant sur son héritage unique en matière d’innovation sociale », mais aussi « donner à chacun de ses salariés le pouvoir d’avoir un impact sur les décisions de l’entreprise tant au niveau local que global ». Un fonctionnement que n’observent pas les syndicats au quotidien. Les experts, non plus. Un audit réalisé par PWC entre octobre 2021 et mars 2022 indiquait que seulement deux des quatre objectifs étaient atteints. « La construction du futur avec les équipes » faisait partie des ratés. « Les procédures que nous avons menées nous permettent de formuler une conclusion d’assurance modérée » détaillaient de surcroît les enquêteurs, estimant qu’une « assurance raisonnable aurait demandé des investigations plus poussées ». Traduction : Danone ne leur a pas donné les moyens d’une investigation solide. Leur contrat n’a pas été renouvelé, le géant de l’agroalimentaire ayant préféré se tourner vers Mazars.

Aucune NAO signée l’année dernière, quelques-unes pour 2024

Il faut dire que les trois dernières années ont été difficiles pour le géant de l’agroalimentaire, marquées par une crise de gouvernance historique - l’ancien PDG Emmanuel Faber a été évincé brutalement en 2021 -, une restructuration à marche forcée baptisée « Local First », sans oublier, bien sûr, une conjoncture déplorable. Le tout a considérablement tendu l’ambiance en interne. En témoigne un absentéisme grandissant : traditionnellement très faible, le taux interne n’a cessé de grimper ces dernières années. Il colle désormais à la moyenne des salariés français (5,64 % en 2022), avec 8 % d’absence sur site industriel, et 4 % au siège, selon une enquête réalisée pour l’entreprise d’agroalimentaire par Siaci Saint-Honoré. La structure est mandatée par le groupe d’agroalimentaire pour travailler sur son attractivité auprès des jeunes, dont l’absentéisme progresse aussi.

Entreprises à mission : ce que risque Danone

Les entreprises à mission sont tenues par la loi de faire auditer régulièrement le respect de leurs engagements par des experts indépendants. Lorsqu’ils ne sont pas respectés, n’importe qui peut saisir le président du Tribunal de commerce du siège de l’entreprise. Une procédure peut alors être engagée, et le président du Tribunal de commerce peut imposer à la société de modifier sa communication en retirant ce qui à trait à l’entreprise à mission.

Avec les syndicats, les sujets de discorde se sont multipliés. La nouvelle direction, emmenée par Antoine de Saint-Affrique, a par exemple sorti les cadres du champ des NAO, estimant que leur sort doit relever de l’évolution du groupe au niveau mondial. Un point de vue qui ne passe pas chez les représentants du personnel. « Ce n’est pas une raison pour exclure les syndicats de toute négociation, rétorque Laurent Pouillen, coordinateur FGTA- FO pour le groupe Danone. Dans ce cas nous avons aussi un syndicat international, l’UITA, pour jouer les interlocuteurs. » Plus profondément, l’approche globalisée du dialogue social prônée par la direction suscite des tensions : salariés et élus craignent de se retrouver marginalisés, minoritaires pour défendre leurs conditions de travail, souvent plus favorables qu’ailleurs dans le reste du monde.

Une proposition d’accord d’entreprise boycottée par tous les syndicats

L’année 2023 s’est ainsi terminée sur un camouflet pour Antoine de Saint-Affrique. Son équipe avait en effet proposé un changement de méthode de dialogue social, sous la forme d’un avenant à un précédent accord d’entreprise. Le texte, que l’Informé s’est procuré, précisait notamment comment les échanges devaient être organisés, la façon dont la rémunération des représentants syndicaux devait évoluer, mais aussi la fréquence des réunions… Résultat ? Les 27 pages de l’accord ont fini à la corbeille. Aucun syndicat n’a jugé raisonnable de le signer, malgré des demandes expresses de la direction depuis début octobre.

De mémoire d’élu chez Danone, c’est la première fois qu’un projet d’accord d’entreprise ne convainc pas au moins un des représentants des salariés. Même la CFDT, considérée d’ordinaire conciliante, s’est offusqué que la direction n’écoute pas ses revendications concernant la carrière des délégués du personnel. « On a un vrai problème de recrutement de candidats pour représenter les salariés, ce qui s’est encore vu cette année lors des élections : sur plusieurs sites les syndicats ont dû fusionner des listes, explique Denis Magnin. Une des réponses que l’on propose, c’est de garantir que les représentants ne soient pas pénalisés dans leur carrière. On ne cherche pas des avantages, mais au moins à valoriser la contribution à la vie de l’entreprise. » Un sujet délicat sur lequel Danone promet de nouvelles négociations au 1er semestre 2024.

Il sera d’autant plus d’actualité cette année que le comité exécutif planche sur l'ambition sociale de l’entreprise. Il a ainsi confié, début 2023, une mission à l’ex-DRH du groupe, et ancienne ministre du travail Muriel Pénicaud, sur la refonte du pacte social. La présentation de ses conclusions, initialement prévue en septembre 2023, a pris du retard. Selon nos informations, des membres du conseil d’administration et d’anciens dirigeants du groupe ont été contactés pour être mis à contribution. Étrangement, pas les syndicats.

Un exemple peu inspirant pour les 3,8 millions d’entreprises françaises passées à côté de la loi Pacte jusqu’à maintenant. Depuis 2020, seulement 1 300 d’entre elles ont adopté le statut d’entreprise à mission. À l’exception de La Poste, Enedis, Crédit Mutuel ou Groupe Rocher, il s’agit principalement de petites structures.