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Continuer la lectureLe lobby de la Place de Paris bride sa branche de finance verte
L’Informé a pu consulter les statuts réformant Finance for Tomorrow, l’association pour la finance durable de Paris Europlace. Plusieurs organisations dont l’Ademe s’émeuvent d’une ambition écologique amoindrie.
C’est l’aboutissement de longs mois de tractations au sein de la finance française. Le 25 novembre, le lobby de la place de Paris, l’association Paris Europlace, a adopté de nouveaux statuts qui donnent naissance à l’Institut pour la finance durable. Celui-ci vient remplacer Finance For Tomorrow (FFT), son bras armé sur la finance verte, devenu ces dernières années un enjeu d’autant plus stratégique qu’il représente une part importante des ressources de Paris Europlace, dont le budget s’élevait à 6 millions d’euros en 2021.
« Ce qui s’est passé, c’est un putsch sur Finance For Tomorrow, qui a été littéralement écrasé !, s’exclame un ancien administrateur de FFT. Personne n’est d’accord, mais tout le monde laisse faire par peur de contrarier les puissants. C’est un monde clos où la transparence est quasi nulle ». Paris Europlace n’a pas souhaité répondre à l’Informé, arguant qu’il était trop tôt pour évoquer l’Institut pour la Finance Durable.
Une concentration des pouvoirs inédite
Finance for Tomorrow avait été créée en 2017 dans la foulée de la Conférence de Paris sur le climat (COP21) et fonctionnait sur un mode collectif, grâce à un collège d’administrateurs très diversifié qui lui conférait de facto une certaine autonomie. La donne va changer. Selon le titre 8 des nouveaux statuts de l’Institut pour la Finance Durable, son président concentre tous les pouvoirs : il désigne les membres, préside les différentes instances de l’Institut et supervise les travaux qui y sont produits.
Surtout, le président de Paris Europlace, Augustin de Romanet (PDG de ADP), a confié la présidence de ce nouvel institut à son vice-président, Yves Perrier, président d’Amundi, premier gestionnaire d’actifs français et 8e dans le monde.
Mais pourquoi Augustin de Romanet a-t-il voulu ainsi reprendre en main sa branche verte ? En interne, on estime que les prises de position de FFT contre les énergies fossiles ont pu gêner certains gros acteurs de Paris Europlace, à commencer par TotalEnergies. « Ça n’avait rien de révolutionnaire, mais au moins, on pouvait appeler à arrêter les investissements sur les énergies fossiles, comme le font le GIEC ou l’AIE, sans que ça pose problème » regrette Lucie Pinson, fondatrice de Reclaim Finance et membre d’un organe scientifique de Finance for Tomorrow, l’Observatoire de la Finance Durable. « L’enjeu à peine voilé de ce putsch est de remettre les énergies fossiles, et surtout Total, dans les portefeuilles des gestionnaires d’actifs, estime l’ancien administrateur de FFT que nous avons contacté. C’est un mouvement de réaction contre la transition. » La composition du bureau de l’Institut pour la Finance Durable semble aussi confirmer ce nouvel axe : les deux représentants du Haut Conseil pour le Climat Alain Grandjean, du cabinet de conseil Carbone 4, et Benoît Leguet de I4CE en ont été exclus.
Un « pustch » en plusieurs étapes
Cette évolution avait commencé au printemps par un rapport du même Yves Perrier qui concluait à la nécessité de mieux inclure les grandes entreprises au sein des propositions pour une finance durable, et de créer l’Institut de la Finance Durable. La seconde étape a pris une forme plus radicale, en écartant immédiatement tout débat : au terme du conseil d’administration de Paris Europlace de juin dernier, le président a fait circuler un document PowerPoint annonçant la transformation de FFT en IFD. Le conseil d’administration de FFT, tout juste élu, n’avait pas encore eu l’occasion de se rassembler, qu’il était déjà caduc. Le président de FFT, Thierry Déau, par ailleurs PDG du fonds Meridiam, a alors organisé une consultation pour recueillir les avis des parties prenantes. Lesquelles ont insisté pour que la marque Finance For Tomorrow demeure, et que la structure ne change pas.
Des avis qui n’ont pas outre mesure impressionné : Paris Europlace est passé outre, et son conseil d’administration a adopté les nouveaux statuts actant définitivement de la fin de FFT fin novembre.
Ce changement de gouvernance a aussi froissé l’Ademe, qui co-finance avec la Commission européenne un projet de recherche sur la finance et le climat, Finance Clim’Act LIFE au sein de l’Observatoire de la Finance durable, une structure adossée à FFT. Selon nos informations, l’agence de l’environnement a envoyé le 28 novembre une lettre à Augustin de Romanet insistant sur la « gouvernance multipartite » de cette structure, qu’elle souhaite voir confirmer. Dans le cas contraire, le financement - de 28 millions d’euros au total - serait manifestement suspendu. Paris Europlace a vite répondu que les statuts de l’Observatoire ne changeraient pas.
L’Ademe n’est pas la seule à manifester son agacement. Les administrateurs de Paris Europlace ont aussi été destinataires d’un courrier cinglant de Thierry Déau, que l’Informé s’est procuré.Dans un langage policé, il dénonce clairement un recul des ambitions. C’est au passé simple, pour mieux marquer la fin d’une époque, qu’il affirme ainsi : « L’indépendance d’esprit dont nous jouissions nous a donné la liberté d’être en avance. Nous avons promu des concepts et porté des réformes qui sont aujourd’hui mainstream ce qui était notre objectif » explique-t-il. Et le PDG de Meridiam de rappeler : « Les émissions de CO2 et l’érosion de la biodiversité ont continué d’augmenter alors que nous sommes à mi-chemin entre la COP21 et les engagements 2030. Du point de vue du résultat, le monde n’a pas été, globalement, au rendez-vous. »
Thierry Déau termine sa missive en appelant à associer toutes les parties prenantes. « N’oublions pas que la finance n’est pas tout, et que c’est toute l’économie, toute notre société qui doivent changer pour faire face à ce défi planétaire. Seules des actions qui associent tous les acteurs auront une chance de produire l’effet massif que nous cherchons, et auquel nous nous sommes engagés ».