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Continuer la lecture« Une mini-affaire Bettencourt » : les coulisses de la lente agonie du Revenu. Partie 1
La gestion du magazine patrimonial par Sylvie Chanel a précipité sa chute selon beaucoup de témoins internes. Ils l’accusent d’avoir vampirisé son patron historique Robert Monteux.
19 décembre 2007. Dans une lettre adressée aux avocats de LVMH, la DGCCRF donne son avis sur le projet d’acquisition des Échos par le groupe de Bernard Arnault. On y lit notamment qu’à l’issue de l’opération, le géant du luxe détiendrait 10 à 20 % du marché de la presse magazine économique et financière, la plaçant en concurrence face à des « opérateurs de taille » tels que Challenges, Prisma Presse… et Le Revenu : car oui, à cette époque, le titre créé en 1968 et racheté par Robert Monteux en 1975, compte parmi les plus grands. En 2014, la Bible des investisseurs est d’ailleurs encore en pleine expansion : la diffusion payée de l’hebdomadaire et du mensuel caracole à près de 135 000 exemplaires et les résultats financiers sont au beau fixe, avec un chiffre d’affaires à près de 12 millions d’euros et un résultat net positif, à 190 000 euros. Pourtant, dix ans plus tard, Le Revenu touche le fond : plombé par un passif de 6,5 millions d’euros, il est placé en redressement judiciaire. Et c’est finalement Gaspard de Monclin, à la tête d’Overlord, qui le rachète en juillet dernier.
« Les vautours arrivent »
Comment un titre phare de la presse française a-t-il pu s’effondrer ainsi ? Bien sûr, comme ses camarades, il a subi la désaffection générale des lecteurs pour les magazines et les moindres investissements des annonceurs. Qui plus est, « la comptabilité de Robert Monteux n’était pas nickel », souligne un employé de longue date : le patron avait même pris l’habitude de renflouer la société en injectant ici et là quelques dizaines voire des centaines de milliers d’euros quand les comptes tombaient dans le rouge. Mais pour beaucoup d’observateurs, c’est bien l’éloignement de l’entrepreneur, miné par des problèmes de santé puis finalement placé sous tutelle en 2024, et son remplacement progressif par Sylvie Chanel, ex-directrice du Wine Business Club, qui a précipité la chute du fleuron : en 2024, juste avant sa cession, le Revenu n’affichait plus que 5,2 millions d’euros de chiffres d’affaires… pour 4,1 millions d’euros de pertes. Du jamais vu dans la maison. « C’est l’histoire classique d’un chef d’entreprise qui ne sait pas laisser la main et donc les vautours arrivent », estime une ancienne figure du magazine. « À partir de l’arrivée de Sylvie Chanel, ça a été la catastrophe, avec une suite de décisions incompréhensibles », dénonce l’un de ses subordonnés de l’époque. « La société aurait pu continuer si cela avait été quelqu’un de compétent, regrette une ancienne salariée. On aurait pu tenir. »
Attablée dans un coffee shop branché du 8e arrondissement parisien, la principale intéressée nie toute responsabilité dans la perte du journal, et assure à l’Informé avoir simplement « fait atterrir l’avion en sécurité », en y « laissant des plumes ». « J’ai bossé comme une dingue et y ai laissé un bout de ma santé » souffle la dirigeante, avant de raconter son histoire. Robert Monteux l’aurait courtisée deux ans durant pour qu’elle accepte finalement de venir travailler pour lui en 2020 : « J’hésitais, car la presse n’est pas ma spécialité, mais le business development, oui. Alors j’ai accepté et je suis arrivée dans une société dotée d’une très belle marque mais à la structure très archaïque avec une chaîne de décision très longue. » La suite ? « Robert Monteux m’a appris tout ce qu’il y avait à savoir sur la presse », explique Sylvie Chanel. Peu à peu, la disciple prend du galon, jusqu’à remplacer le maître au poste de directeur général en 2021, lorsque, malade, il est finalement contraint de se mettre en retrait.
« Elle a joué le chef d’orchestre en faisant illusion »
« Elle a réussi à le séduire, et il lui a confié les clés du Revenu, analyse pour sa part un journaliste du magazine. Elle a bénéficié d’une opportunité de dingue : elle a pris les commandes, fait croire qu’elle savait tout faire… Elle a joué le chef d’orchestre en faisant illusion. » « C’est une mini-affaire Bettencourt : elle est le photographe et Robert Monteux est Liliane », ose même un ex-membre du CSE. Plusieurs témoins jugent que la relation entre le mentor et son poulain relève de l’emprise : « Robert Monteux aime ce qui brille… elle vient de Neuilly, est très apprêtée, présente très bien, analyse un journaliste du titre. Il s’est entiché d’elle. » « Quand on le prenait à part pour le raisonner, il ne voulait rien entendre, on voyait qu’il était complètement sous emprise, se souvient de son côté une ex-figure du Revenu. Tout ce qu’elle pouvait dire, il le croyait. »
Très vite, beaucoup remettent en cause les compétences de leur nouvelle cheffe. « On avait affaire à quelqu’un qui ne connaissait pas du tout la presse, et qui s’en fichait », juge un employé de l’époque. « Elle fait semblant de connaître, mais c’est purement dans l’apparence, témoigne un ex-collaborateur. Elle fait illusion, mais ne tient pas longtemps sur les sujets techniques. » Beaucoup assurent que la dirigeante avait le plus grand mal à travailler seule : « Elle était complètement assistée, sur tout », lâche un ancien subordonné. Pire encore : à en croire les témoignages recueillis, la patronne instaure peu à peu un climat délétère dans l’entreprise. « Dès son arrivée, Sylvie Chanel a présenté une nouvelle organisation qui désavouait complètement les dirigeants de l’époque, expose un membre de la rédaction de l’époque. Elle a fait le ménage parmi les proches de Robert Monteux. » À l’époque, La Lettre se fait déjà l’écho des événements. La directrice déléguée de la rédaction, la directrice déléguée des opérations extérieures et la directrice de la diffusion sont ainsi remerciées une à une. « Elle a renvoyé les trois femmes qui avaient des fonctions importantes autour de Robert Monteux, c’était complètement ahurissant », juge un journaliste de l’époque.
Un salarié ayant assisté à des entretiens de licenciement se souvient : « C’était sanglant. Elle était déchaînée, c’était une immense violence psychologique dans les termes. Je suis sortie de là avec l’impression d’avoir assisté à une mise à mort. » « Je suis passé au rouleau compresseur de sa volonté, raconte une personne remerciée. J’étais en mode survie… Elle m’a détruit psychologiquement. » Même si plusieurs rappellent que la gestion de Robert Monteux n’était pas parfaite, beaucoup assurent l’avoir « vite regretté » : « On est passé d’une société paternaliste avec un patron très proche de ses salariés, à une gestion à l’américaine : pas d’affect, les gens sont des numéros ». De son côté, l’ex-patronne nie tout comportement problématique : « Les gens disent et ressentent ce qu’ils veulent. Je n’ai pas à être juge de ça. Mais j’avais en réalité peu de rapports avec la rédaction. Je n’ai pas honte de la façon dont j’ai fait les choses. J’ai trouvé une boîte dans une situation inimaginable mais il n’y a pas eu de cruauté, ce n’est pas vrai. Je parlais très honnêtement, mais c’est tout. »
« Les vannes se sont ouvertes »
Beaucoup témoignent de l’inaction de la dirigeante face à la situation financière de plus en plus préoccupante du Revenu au fil des ans, voire l’accusent d’y avoir contribué. « À partir du moment où elle est arrivée, les vannes se sont ouvertes : beaucoup de consultants ont été embauchés, mais ils étaient incompétents, témoigne un membre de la rédaction. Alors qu’avant on faisait très attention aux dépenses, elle a cassé tous les contrats de prestataires et choisi de nouveaux entrants afin qu’ils lui soient loyaux. » De son côté, Sylvie Chanel balaie toute incompétence des consultants, et assume avoir recruté des prestataires externes, car il était « complexe de recruter des gens ». Et d’ajouter : « Je pense qu’il est facile de piquer sur un prestataire pour ne surtout pas avoir à se remettre en cause ».
Certains dénoncent aussi la folie des grandeurs de la DG : « Elle a fait agrandir son bureau, s’est acheté un fauteuil ergonomique, des smartphones en veux-tu en voilà, des ordinateurs à répétition… c’était un équipement démesuré. », juge un ex-employé. Interrogée à ce sujet, Sylvie Chanel nie toute dépense indue, et évoque des frais « classiques ». D’autres dénoncent également le déménagement à grands frais de la société de la rue de Berri à la rue du Faubourg Saint-Honoré, dans le 8e arrondissement de Paris, peu de temps avant le redressement judiciaire. « Il y a eu une gabegie d’argent, assure aujourd’hui pour sa part le repreneur Gaspard de Monclin. À notre arrivée, nous avons renégocié tous les contrats et fait des économies de plusieurs centaines de milliers d’euros. » S’il était au départ prévu que l’ancienne directrice l’accompagnerait pendant quelques mois, cela ne s’est finalement jamais fait. Autre grief important fait à Sylvie Chanel, l’énorme augmentation de son salaire, gonflé de 70 % entre son arrivée et son départ. L’un des candidats à la reprise du titre se souvient avoir tiqué en prenant connaissance de cette rémunération : « Elle gagnait environ 14 000 euros brut par mois, c’était monstrueux par rapport à une boîte de cette taille. J’ai trouvé ça très folklo. » De son côté, l’ex patronne assure que son salaire s’est simplement au fil du temps aligné à celui du directeur de la rédaction de l’époque.
Pourtant, les équipes ont un temps espéré sortir la tête de l’eau grâce à une arrivée d’argent promise par la patronne : « Sylvie Chanel nous avait dit que le fichier client de Byc consultant (ndlr : la société de courtage de Robert Monteux) était en cours de cession et que ce serait notre assurance vie pour le futur », se souvient un journaliste. En 2023, la société, également dirigée par Sylvie Chanel depuis 2022, cède en effet son fichier client et son portefeuille de contrats pour 7,2 millions d’euros. Une somme qui ne sauvera pourtant pas Le Revenu. De son côté, l’ex-dirigeante assure n’avoir touché qu’une commission de 70 000 euros pour avoir assuré la vente du fichier, et indique que le reste a servi, d’une part, à des investissements et des remboursements de dette du magazine, et, d’autre part, à alimenter les comptes personnels de Robert Monteux.
Un autre fait a particulièrement agacé les équipes : la veille du redressement judiciaire intervenu le 26 février 2025, la dirigeante s’est versé une importante avance sur salaire de 8 000 euros. Les collaborateurs, eux, ont dû attendre le versement des AGS. Des faits confirmés par la principale intéressée, qui assure avoir demandé cette avance « sur conseil des avocats et en toute transparence et parce [qu’elle n’aurait] pas le droit aux AGS. » Elle indique y avoir ensuite eu droit, uniquement à hauteur des mois de préavis, soit 57 000 euros brut. L’ex-patronne réfute avoir plombé l’entreprise, dont elle attribue les difficultés notamment à la baisse des revenus issus de la publicité et des évènements, ainsi qu’à l'incapacité du magazine à rajeunir son lectorat du fait de sa difficulté à prendre le tournant du numérique. Aussi, la patronne évoque une « cyberattaque » qui a affecté le titre et mené à la « perte de l’intégralité de ses datas ». Une excuse totalement balayée par plusieurs ex-salariés interrogés par l’Informé : « il n’y a jamais eu d’attaque sur le site, seulement un virus, et ce n’était pas très grave », explique l’un d’entre eux. Malgré sa malheureuse expérience, Sylvie Chanel n’en a pas fini avec le milieu de la presse, et explique mener une mission de conseil au Figaro.