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Continuer la lectureUn chercheur étrillé sur CNews obtient l’identification de ses harceleurs sur X et Meta
Les propos tenus à l’encontre d’Alexis Lévrier dans l’Heure des pros week-end avaient déclenché une vague d’attaques en ligne. L’universitaire a aussi porté plainte contre la chaîne.
Ce 28 février 2025, Eliot Deval est remonté. Ce vendredi, l’animateur de CNews présente l’Heure des pros 2 week-end. Mais ce jour-là, un sujet, lié à la fermeture de C8 par l’Arcom, lui tient particulièrement à cœur. Ton grave, visage fermé, il lance « les censeurs sortent du bois (..) je vais vous p...
Dans la foulée, un autre familier de l’émission, Jean-Sébastien Ferjou, enchaîne à l’antenne : « Il dit qu’il n’y a que des personnalités d’extrême droite, pas de femmes ou de personnes issues de la diversité (...). Moi, je vois sur les plateaux de CNews, Sabrina Medjebeur, Naïma M’faddel, Razika Adnani… Vous êtes raciste, monsieur Lévrier, parce que vous ne les voyez pas, parce qu’elles ne disent pas ce que vous souhaitez entendre. » Deval conclut : « cet homme est clownesque, non pas George Clooney malheureusement pour lui, et effectivement il y a une forme de racisme, vous avez entièrement raison. »
L’affaire ne s’arrête pas là, Les propos tenus à l’antenne déchaînent une vague de cyber harcèlement contre l’universitaire sur X et Facebook. « Ayant vu ce que vous avez écrit, je supporterai avec abnégation votre disparition », écrit l’un. « Il trouve logique que C8 disparaisse Je trouve logique qu’il disparaisse », « chien galeux gauchiasse », lâche un autre. « Tu ne nous manqueras pas tocard ! ». « Oui oui j’approuve [les menaces de mort] quand on prône l’intolérance et la dictature on récolte les fruits de l’intolérance mais ça à gauche on a du mal avec la liberté d’expression », abonde un énième internaute. Alexis Lévrier annonce alors qu’il supprime son compte Facebook et « renonce à toute activité médiatique ». Ce déluge d’insultes réveille de vieux souvenirs chez lui et affecte même sa santé. « Cet épisode m’a rappelé qu’en 2023, j’avais déjà reçu une lettre de menaces de mort dans mon casier à l’université signé du Comité 732, un groupe d’extrême droite, explique le chercheur. Cette menace faisait suite à mes critiques contre la reprise en main du Journal du Dimanche par Vincent Bolloré. » À l’époque, il a déposé une première plainte, mais elle sera classée sans suite.
Cette fois, face à ses nouveaux harceleurs, Lévrier change de stratégie. Il saisit la justice en obtenant la protection fonctionnelle de son université qui finance sa démarche. D’une part, il porte plainte pour « diffamation » et « injure » contre CNews, une affaire toujours en cours. De l’autre, il lance une procédure judiciaire contre X et Meta pour forcer ces réseaux à lui fournir l’identité des personnes derrière les posts violents. « Bien souvent, les personnes derrière ces raids ne sont pas des désaxés, mais de bons pères de famille qui, derrière la protection du pseudonymat, se permettent d’insulter et de menacer des gens », explique-t-il.
La justice lui a donné raison le 19 février, obligeant les deux réseaux sociaux à identifier les cyber harceleurs. Les plateformes n’ont pas fait appel et vont devoir s’exécuter. Ces informations viendront nourrir le dossier des poursuites au pénal. « J’ai intenté ces actions, car je m’aperçois que de plus en plus de chercheurs n’osent plus prendre la parole publiquement de peur d’être ciblés par ce genre de raid en ligne », ajoute-t-il.
Ainsi, un autre universitaire, François Jost, a vécu une mésaventure similaire après avoir fourni à Reporters sans frontières une analyse du pluralisme sur CNews. Ce sémiologue professeur à la Sorbonne Nouvelle avait été vilipendé en 2024 sur la chaîne d’information de Canal+, notamment par Pascal Praud (« il ne connaît rien à la télé »), et Mathieu Bock-Côté (« son rapport médiocre et sans fondement »). Suite à ces passages, le chercheur a recensé plus de 1 000 tweets à son encontre (dont l’un propose de lui couper la tête et de le remplir de m…) et sa fiche Wikipédia est modifiée pour le rattacher à l’« extrême gauche ». Il a alors préféré laisser passer l’orage en espérant se faire oublier. Sans succès. Un an plus tard, Mathieu Bock-Côté a reparlé de lui et cette sortie a généré une nouvelle vague de cyber harcèlement. Dans une publication récente, François Jost a relaté son histoire et, à ce jour, il n’est toujours pas revenu sur les réseaux sociaux.
Pour sa part, une autre chercheuse au CNRS, Claire Secail, avait publié une étude sur la couverture de la campagne présidentielle de 2022 par Touche pas à mon poste, puis un petit livre sur le talk-show de Cyril Hanouna. Cela lui avait valu de vives attaques dans l’émission de C8 (« complotiste », « militante politique »…) puis sur les réseaux sociaux. Elle a depuis supprimé son compte twitter.
Alexis Lévrier tire un enseignement de tous ces épisodes passés : « Beaucoup de chercheurs ne savent pas qu’il y a des moyens de retrouver l’identité des harceleurs grâce à la justice et que leur université peut les y aider. » Ces poursuites sont longues et coûteuses. Et sans soutiens financiers, ces victimes se trouvent bien souvent seules et démunies. Certains experts craignant de subir du cyberharcèlement évitent désormais de prendre la parole dans de grands médias et se trouvent donc invisibilisés.
Contactés Meta n’a pas souhaité commenter une affaire en cours tandis que X et CNews ne nous ont pas répondu.
CNews s’acharne contre les Sleeping Giants
Depuis l’arrivée d’Éric Zemmour sur CNews en 2019, la chaîne est dans le collimateur des Sleeping Giants. Ce collectif anonyme, qui lutte contre « le financement des discours de haine dans les médias », interpelle les annonceurs de la chaîne sur les réseaux sociaux en leur demandant de retirer leurs publicités lorsque des propos choquants sont tenus à l’antenne. Mécontente, la filiale de Canal+ a déposé deux plaintes pénales contre ce collectif. Une première en 2020 pour « entrave à la liberté d’expression et discrimination fondée sur l’expression d’opinions politiques de nature à entraver l’exercice normal d’une activité économique ». Elle a abouti à un non-lieu, contesté devant la chambre de l’instruction de la cour d’appel, puis devant la cour de cassation, en vain. Mais en 2021, la chaîne a déposé une nouvelle plainte pénale, cette fois pour « diffamation publique ». Elle dénonçait des tweets des Sleeping Giants affirmant que la ligne éditoriale appelait à « l’intolérance, la haine, la division et l’outrance », ou que des chroniqueurs étaient issus de la « fachosphère ». CNews a saisi un juge d’instruction pour demander à X d’indiquer qui se cachait derrière le compte. Le réseau social a répondu qu’il fallait effectuer une demande d’entraide pénale internationale. Le juge d’instruction a alors rendu une autre ordonnance de non-lieu, au motif que Washington rejette les demandes en matière de diffamation, en raison du 1er amendement. La chaîne d’information a contesté en justice ce non-lieu à trois reprises. À deux reprises elle a obtenu gain de cause afin de solliciter les autorités américaines. Finalement, la dernière décision a pointé des obstacles juridiques pour répondre à une telle demande. Le non-lieu a alors été confirmé par la chambre de l’instruction puis par la cour de cassation. Interrogés, les Sleeping Giants jugent « qu’en façade la chaîne se pose comme la grande protectrice de la liberté d’expression mais à l’antenne il y a des sujets tabous (Les affaires de Bolloré, l’affaire Morandini…) et en coulisses, Bolloré est le roi des procédures bâillon pour empêcher ses opposants de s’exprimer. Le motif de ces plaintes montre bien qu’elle ne vise qu’à nous empêcher de nous exprimer. »