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Continuer la lectureLe Bigdil : pas encore le bingo pour RMC Story
L’ancienne chaîne de la diversité puis des faits divers a enfin trouvé une identité en reprenant l’ancien jeu de TF1 animé par Vincent Lagaf’, qui la place au 4e rang des chaînes françaises chaque vendredi soir. Mais la rentabilité attendra.
Il y a vingt ans, six millions de Français regardaient le Bigdil en access prime time sur TF1. Depuis le 2 janvier, le jeu est de retour pour égayer les soirées de RMC Story, toujours animé par Vincent Lagaf’ mais cette fois en prime time. Si les audiences n’ont rien à voir avec celles des années 2000, elles restent exceptionnelles pour une chaîne de la TNT : 1,6 million de téléspectateurs en moyenne, replay inclus, ce qui permet à RMC Story d’être la quatrième chaîne ces soirs-là, battant régulièrement TF1 ou M6. À cela s’ajoutent 50 millions de vidéos vues sur les réseaux sociaux. Ce retour gagnant « illustre une tendance à la télé nostalgie, qui s’explique par la situation très difficile de la France actuellement », analyse auprès de l’Informé le patron de la chaîne, Stéphane Sallé de Chou.
Il a été convaincu de relancer le programme par le bon score d’une soirée hommage diffusée il y a deux ans, qui avait réuni 367 000 nostalgiques. Il a pour cela cassé sa tirelire, déboursant 150 000 euros par épisode de 70 minutes, ce qui en fait l’émission la plus chère du canal 23. L’émission est produite par Ah ! Production, un spécialiste de la télé-réalité - on lui doit notamment Frenchie shore ou La villa des cœurs brisés. Cette société appartenant à Arthur a accepté de livrer les 30 premiers épisodes avec une marge nulle, à en croire Vincent Lagaf’.
Le programme n’est pas non plus rentable pour son diffuseur pour l’instant. En effet, selon le patron de la chaîne, « les tarifs des spots de publicité pour janvier-février 2025 ont été négociés en septembre-octobre 2024 ». Et ce prix n’était pas indexé sur l’audience. Résultat : chaque soirée rapporte en moyenne seulement 160 000 euros bruts, selon les données Kantar obtenues par l’Informé [*]. Ce qui, selon nos estimations, représente un peu moins de 30 000 euros en nets. « Le succès du Bidgil sera visible dans nos recettes publicitaires à partir de mars », promet Stéphane Sallé de Chou. Le tarif des réclames sera en effet ajusté au carton d’audience du programme et profitera aussi d’une période - le printemps - commercialement plus favorable.
Face à ce succès, Sallé de Chou a décidé de programmer le jeu chaque semaine, ce qui n’était pas forcément prévu au départ. Il veut aussi « faire revivre d’autres programmes cultes, pour continuer à surfer sur cette tendance de télé nostalgie ». Au final, les jeux, qui devaient passer de 5 % à 7 % de la grille entre 2024 et 2025, pourraient dépasser le niveau prévu.
Une identité qui se cherche
Surtout, ce succès permet enfin de donner une identité à la chaîne TNT. Lancée en 2012 par Pascal Houzelot sous le nom de Numéro 23, la station était initialement dédiée à la diversité et aux minorités. Le groupe Altice (qui possédait déjà BFM et RMC), après l’avoir rachetée pour 78 millions d’euros en 2016, la transformera en RMC Story en 2018, avant de la céder comme ses autres participations médias à CMA CGM en 2024. « Aujourd’hui, les gens associent RMC Story au Bigdil. Ce programme est structurant dans l’image de la chaîne, comme Top Gear l’a été pour RMC Découverte », explique Stéphane Sallé de Chou, qui admet : « RMC Story a cherché durant plusieurs années son positionnement, qui restait encore difficile à lire avant le Bigdil ».
Le problème est qu’il y a deux chaînes en une. De 6 à 18 heures, RMC Story reprend les programmes de la radio RMC, qui appartient au même groupe. On retrouve donc la matinale d’Apolline de Malherbe, les polémistes des Grandes gueules, etc. Pour cette raison, le canal 23 se considère comme une chaîne d’information, et avait même demandé à l’Arcom de rejoindre le bloc regroupant BFM, CNews, LCI et France Info, mais en vain, selon nos informations.
Après 18 heures, la ligne éditoriale a varié selon les époques. À partir de 2018, la baseline était « la chaîne des histoires vraies ». « RMC Story avait alors un positionnement peu clair : c’était une chaîne généraliste, avec un peu de tout : fiction, séries américaines, magazines… ", se souvient son patron. De 2021 à 2024, sous le slogan « la chaîne qui enquête », « RMC Story s’est centrée sur les faits divers, ce qui a été un succès d’audience, mais pas commercial : les annonceurs trouvaient cela trop anxiogène ».
RMC Story respecte-t-elle ses obligations ?
En 2015, la vente de Numéro 23 par Pascal Houzelot à Altice avait fait scandale. En effet, le gendarme de l’audiovisuel lui avait accordé une fréquence trois ans plus tôt contre la promesse de se consacrer à la diversité. Or la thématique a peu à peu disparu de la grille. Cette disparition s’est accélérée après le rachat par le groupe de Patrick Drahi, au profit d’émissions destinées à capter plus d’audience, ce qui a permis à la chaîne d’atteindre enfin l’équilibre en 2022.
Certes, le régulateur, pour s’assurer que le format soit respecté, avait bien inscrit une longue série d’obligations dans la convention signée avec la chaîne. « Les engagements en faveur de la diversité sont parmi les plus précis et les plus nombreux de toutes les conventions, ce qui est bien normal. La liste est longue et nous la respectons », avait prétendu en 2021 Alain Weill, lors de la reconduction de la fréquence. Le patron d’Altice Médias avait même obtenu à cette occasion l’aménagement de certaines contraintes.
Mais en pratique, cet arsenal s’est avéré largement inefficace, selon notre recensement (cf. tableau ci-dessous). La majeure partie des exigences sont remplies avec des séquences très brèves et/ou diffusées en pleine nuit, une pratique acceptée par l’Arcom. Une autre partie des contraintes n’a pas été respectée, ce qui a conduit à de multiples rappels à l’ordre du gendarme de l’audiovisuel : 2 mises en garde et une mise en demeure sous la période Houzelot, puis 8 lettres, 6 mises en garde, et une mise en demeure durant la période Altice. Stéphane Sallé de Chou affirme avoir maintenant corrigé toutes les infractions pointées, et donc que « l’Arcom estime désormais que les obligations de diversité sont remplies ».
En outre, l’Arcom considère qu’il y a de multiples formes de diversité : l’origine (personnes perçues comme non blanches), les femmes, les handicapés, les seniors, les précaires, les CSP- et les ruraux. Ces sept catégories sont mesurées dans son baromètre annuel sur le sujet. RMC Story a donc déclaré au titre de ses obligations des reportages sur les Roms, les forains, les agriculteurs, les Gilets jaunes, le célibat des prêtres… Ou encore sa nouvelle l’émission Apolline chez vous, où la présentatrice interviewe durant une demi-heure un chauffeur routier breton ou une employée de maison dans la Vienne. La chaîne estime aussi que les deux tiers des chroniqueurs des Grandes gueules sont issus de la diversité. « La diversité, ce sont tous ces gens qu’on ne voit pas sur les autres chaînes », résume Stéphane Sallé de Chou. Il dit vouloir « faire de la diversité qui se voit - c’est-à-dire à des heures de grande écoute - et qui fait de l’audience ».
Il cite comme exemple C’est ça la France, un talk-show d’une demi-heure lancé à la rentrée 2024 et présenté par Yasmine Oughlis, diffusé le samedi à 20 h 30 en alternance avec Apolline chez vous. « L’émission milite pour une vision positive et globale de la diversité. Elle n’a pas encore trouvé son public en linéaire [pendant sa diffusion en direct], mais nous lui laisserons le temps de s’installer, malgré le quasi-harcèlement dont est victime Yasmine Oughlis de la part de Jean-Marc Morandini ou d’autres ». En effet, l’animateur de CNews a immédiatement vilipendé C’est ça la France sur son site web.
Ce programme répond à une promesse faite par CMA CGM lors du rachat d’Altice Medias. Le dossier de l’armateur, obtenu par l’Informé, s’engageait en effet sur « un nouveau magazine diffusé à 20 h 30 traitant de thématiques sociétales en rapport avec la diversité de la société française ». C’était le seul engagement concret en la matière. Pour le reste, le groupe de Rodolphe Saadé s’est contenté de généralités. « CMA CGM s’engage à conserver ‘un service reflétant la diversité de la société française’ », assure le texte. Il promettait de « couvrir les différentes problématiques économiques, sociales et culturelles et participant à la diversité de la société française ». Selon lui, « la programmation doit être ouverte sur le monde : diversité des origines, des cultures, des modes de vie personnels et familiaux ainsi que des conditions physiques, ce que CMA CGM s’engage à poursuivre ».
Pareillement, en 2021, lorsque la chaîne a demandé la reconduction de sa fréquence, Alain Weill avait promis d’« affirmer le positionnement de la chaîne en faveur de la diversité ». Son bras droit Arthur Dreyfuss abondait : « RMC Story est la chaîne de la diversité, qui traverse et irrigue l’ensemble de la grille ». Stéphane Sallé de Chou enfonçait le clou : « RMC Story est la chaîne consacrée à la diversité ». Au total, les dirigeants avaient répété 19 fois le mot « diversité » lors de leur audition devant le régulateur. Toutefois, le conseiller du CSA Hervé Godechot avait pointé « la dichotomie entre le plaidoyer de RMC Story tout à fait brillant de M. Sallé de Chou, et le petit clip [de présentation des programmes] qui nous a été présenté qui est très tourné vers les catastrophes, les crimes, les pédophiles, le paranormal… Ça m’a interpellé ».
Une scène similaire avait eu lieu lors du rachat par Altice en 2018. Alain Weill avait alors plaidé devant le régulateur : « la chaîne aura d’autant plus de succès qu’elle sera à l’image de la France dans toute sa diversité. […] Nous serons à la hauteur de nos responsabilités. La France est très en retard. Il faut mettre à l’antenne plus de visages de la diversité ». La conseillère du CSA Mémona Hintermann-Afféjee avait alors répondu : « je n’ai jamais entendu de tels engagements depuis que je suis au CSA ! Alors banco » , ajoutant espérer que « Numéro 23 ne soit pas une chimère cette fois ».
Si la diversité est donc omniprésente dans les discours tenus auprès du régulateur, elle a en revanche disparu de la propre communication de la chaîne. Ainsi, le mot n’a pas été prononcé une seule fois lors des conférences de rentrée de 2021 ni de 2022, ni dans la bande-annonce de la chaîne, ni dans le dossier de presse de la saison 2023-24 (il apparaît trois fois dans le dossier de la saison en cours).
Paradoxalement, l’ex-chaîne des minorités accède donc enfin à la notoriété avec un programme, le Bigdil, jugé sexiste par certains, comme Télérama, qui déplore que les « gafettes » entourant l’inoubliable interprète de la Zoubida restent des « plantes vertes ayant droit à une phrase et demie par soirée ». Stéphane Sallé de Chou rétorque : « les gafettes ne servent pas de ‘potiches’, et sont très contentes de leur rôle dans l’émission ».
Pour sa part, l’Arcom, qui remettra en jeu la fréquence de RMC Story d’ici 2027, a répondu que de nouveaux engagements pour représenter la diversité de la société française ont été introduits lors du rachat par Altice en 2018, puis « renforcés significativement » lors de la reconduction de la fréquence en 2022, « en augmentant le nombre de programmes à diffuser ».
[*] Les recettes brutes correspondent au tarif catalogue des régies avant ristournes. Les recettes nettes s’entendent après ristourne. Le ratio entre les deux a été estimé en se basant sur les recettes nettes et brutes RMC Story en 2023. RMC Story a précisé après parution que ces recettes brutes ne comprennent pas le replay, le sponsoring et les rediffusions.