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Continuer la lectureBientôt un nouvel actionnaire pour l’Express
Près de quatre ans après avoir repris le magazine, Alain Weill discute avec de possibles investisseurs.
Né le 16 mai 1953, l’Express fêtera ses 70 ans cette année… avec peut-être un nouvel actionnaire à son bord. L’hebdomadaire est actuellement détenu à 49 % par le milliardaire Patrick Drahi (via sa holding luxembourgeoise Next Alt) et à 51 % par l’homme de medias Alain Weill. Mais ce dernier discute d...
Selon des sources industrielles, le créateur de BFM TV aurait eu des échanges informels avec les équipes de Daniel Kretinsky, déjà propriétaire de Marianne, Elle, Franc Tireur… Contacté, l’entourage de l’oligarque tchèque ne ferme pas la porte : « tout dépend du prix ». Alain Weill indique aussi avoir échangé avec Rodolphe Saadé, l’autre milliardaire qui investit actuellement dans les médias, mais « c’était concernant mon projet de chaîne de télévision Express TV ». Interrogé, le porte-parole de CMA CGM n’a pas répondu.
Faire monter les enchères
Selon nos informations, une revente du 3e news magazine français était d’ores et déjà prévue dans les accords signés en 2019 lorsqu’Alain Weill a racheté le titre à Patrick Drahi. Le pacte d’actionnaires conclu à cette époque entre les deux hommes prévoyait même une formule de répartition du prix de cession. Précisément, si l’opération intervient avant mi-2024, le produit de la vente sera partagé à 50/50 jusqu’à 25 millions d’euros, et conservé à 100 % par Alain Weill au-delà de ce montant. Autrement dit, si le titre est cédé pour plus de 25 millions, Alain Weill empochera une part supérieure à sa quote-part du capital (51 %). Il a donc tout intérêt à obtenir la valorisation la plus élevée possible.
La question est de savoir combien vaut l’hebdomadaire créé par Jean-Jacques Servan-Schreiber et Françoise Giroud. Lors du rachat il y a quatre ans, la réponse était claire : pas grand-chose. Alain Weill avait acquis 51 % pour une somme symbolique, et obtenu que Patrick Drahi finance les restructurations (à hauteur de 2,4 millions d’euros) et reprenne la dette du magazine, issue de ses pertes passées [*].
Mais le nouveau patron considère que la valeur de son titre a aujourd’hui augmenté, car les pertes se sont réduites. D’une part, grâce à une hausse du prix de vente, passé de 4,90 à 5,90 euros au printemps 2021, puis à 6,90 euros en janvier 2023 (ce qui en fait le plus cher des news magazines français). D’autre part, grâce à un effectif réduit de 173 à 130 postes. En 2019, 40 journalistes ont pris leur clause de cession suite au changement de propriétaire, pour un total de 70 emplois supprimés. En 2020, une dizaine de départs se sont ajoutés avec la fermeture du supplément life style, le Dix.
Toutefois, l’équilibre n’est toujours pas atteint et se voit sans cesse repoussé : il a été successivement promis pour 2020, 2021, 2022 et 2023. « Les pertes seront de 1,7 million d’euros en 2023, et l’équilibre sera atteint en 2024 », assure aujourd’hui Alain Weill.
L’ambition de 200 000 abonnements en 2023 (dont la moitié en numérique) a aussi été abandonnée. « Mon objectif est aujourd’hui de 100 000 abonnés, mais avec un prix de l’abonnement qui augmentera progressivement », indique le PDG. En 2022, l’Express comptait 90 765 fidèles, dont un quart en numérique.
Le salut hors de la presse
Parallèlement, Alain Weill a aussi tenté de relancer le titre, avec une nouvelle formule lancée en janvier 2020 et inspirée de The Economist. Une version affublée en interne du sobriquet The Economy, vu la réduction des moyens alloués à l’hebdomadaire… Surtout, elle n’a pas été un grand succès. Entre 2018 et 2022, le chiffre d’affaires s’est effondré de 37 % (cf. chiffres ci-dessous). La diffusion payée en France a régressé de -35 %, pour tomber à 151 542 exemplaires, selon l’ACPM (ex-OJD). Sur la même période, l’Obs a reculé de -16 %, Marianne a gagné +8 %, le Point +2,5 %, et Valeurs actuelles +12 %.
« Cette baisse de diffusion est parfaitement assumée et logique, répond Alain Weill. Car la cible est beaucoup plus étroite aujourd’hui. L’Express est devenu plus sérieux, plus exigeant. Lorsque je l’ai racheté, c’était un généraliste avec du lifestyle. Je l’ai réorienté sur un nombre réduit de sujets : politique, international, économie, technologie, climat, idées. Mais l’audience a progressé sur les actifs, les CSP + et les 25-65 ans, ce qui est très satisfaisant. »
Afin de trouver des relais de croissance, l’ancien propriétaire de la Tribune a décidé d’employer la marque l’Express pour des diversifications. Il a acquis en début d’année une start up d’adtech lyonnaise, What the franchise, qui édite un site de mise en relation entre franchiseurs et franchisés. Rebaptisé l’Express Franchise, le service propose aussi des formations gratuites, un jeu concours avec à la clef une subvention de 10 000 euros, ou encore un prix de la transformation numérique des franchiseurs, récompensé par un publi-rédactionnel dans le magazine (papier et web), « d’une valeur de 20 000 euros ».
Alain Weill compte désormais dupliquer ce modèle (hors séries, salons, reprise de prix…) sur d’autres sujets : tourisme, éducation, gestion de patrimoine, collectivités locales….
[*] lors du rachat par Alain Weill, les dettes de l’Express sont devenues des obligations détenues par une holding luxembourgeoise de Patrick Drahi. Ces obligations sont remboursables en actions du Groupe l’Express représentant 0,1 % du capital. À fin 2020, ces obligations s’élèvent à 141 millions d’euros, et ont été dépréciées à zéro par la holding de Patrick Drahi.
Des journalistes moins protégés
Alain Weill et la société des journalistes (SDJ) ont signé l’an dernier un nouvel accord d’indépendance éditoriale et une nouvelle charte, remplaçant ceux conclus en 2015 avec Patrick Drahi. La SDJ n’a pas envoyé ce nouveau texte à l’ensemble de la rédaction, et n’a pas voulu nous le communiquer, pas plus qu’Alain Weill. Son adoption n’a pas non plus fait l’objet d’un vote de la rédaction, alors que l’accord de 2015 stipulait que toute modification de la charte devait être soumise à un scrutin à bulletin secret. Interrogé sur ce processus, le président de la SDJ Axel Gylden justifie: “avant d'être signé, le nouvel accord a été présenté à la rédaction et affiché pendant 15 jours, sans susciter d'opposition”.
Sur le fond, le nouveau texte conserve deux acquis du précédent: un vote à la majorité lors de la nomination d’un nouveau directeur de la rédaction proposé par le propriétaire, et la présence de la SDJ au conseil d'administration. Mais, selon nos informations, la SDJ a accepté de renoncer à deux clauses protectrices, ce qui pourra aider à une revente du titre. D’une part, l’encadrement de l’utilisation de la marque l’Express pour des activités hors presse. D'autre part, l’existence d’un comité d'indépendance éditoriale doté d’un “arbitre” externe, qui devait veiller au respect de la charte et se prononcer sur les litiges entre direction et rédaction. “Ce comité n'avait jamais servi depuis 2015. Si un problème d'indépendance éditoriale se pose à l’avenir, ce sera à la SDJ de prendre position”, justifie son président.
Cet allégement des protections intervient alors que les questions déontologiques se multiplient. Les “publi-rédactionnels” (articles non signés payés par des annonceurs) se multiplient : dix par mois sur le site depuis le début de l’année, contre 5 par mois en 2022, et 1,5 en 2019-20. Ce procédé est notamment utilisé par le groupe Indexia (ex SFAM), qui a publié 14 publi-reportages sur le site. Ce qui a fait tiquer en interne, car Alain Weill est depuis novembre 2022 administrateur de ce groupe de franchise controversé. Un lien qui n’est pas mentionné dans ces “articles”. “Nous allons réduire les publi-rédactionnels, répond Alain Weill. Et le contenu de nos hors série thématiques ne sera pas du publi-rédactionnel, mais du contenu journalistique sous le contrôle de la rédaction en chef. Notre priorité est la qualité éditoriale, qui a progressé. Notre niveau d’exigence éditoriale est très élevé”
La réputation de l'hebdomadaire a justement été entachée l’an dernier par plusieurs polémiques. L’Express a dû cesser sa collaboration avec François Roche, dont les critiques de livres se sont avérées être des traductions d’articles parus dans la presse anglo-saxonne, notamment le Financial Times (38 plagiats identifiés) ou le Wall Street Journal (9 plagiats identifiés). Ces emprunts avaient été révélés par le site Arrêt sur images, qui a aussi dévoilé que le reporter high tech Frédéric Filloux (aux articles plutôt positifs sur les Gafa) avait touché dans le passé des subventions de Google pour ses projets personnels. Mais la collaboration avec ce journaliste continue toujours. Enfin, la Lettre A avait annoncé que le chroniqueur François Bazin avait démissionné suite à la censure d’un article critique sur Nicolas Sarkozy.
Les résultats de l’Express
Chiffre d’affaires et résultat en millions d’euros (source : Alain Weill). Diffusion en dizaines de milliers d’exemplaires (source : ACPM). Audience LDP en centaine de milliers (source : étude OneNext)