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Médias - Culture

Bataille judiciaire autour des lumières du château Miraval de Brad Pitt

La plasticienne française Odile Soudant reproche à Brad Pitt d’avoir violé les droits d’auteur de ses installations au sein de la luxueuse demeure de l’acteur dans le Var.

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FRAZER HARRISON / Getty Images via AFP

En 2010, le scénario avait tout l’air d’une belle romance hollywoodienne. Brad Pitt et Angelina Jolie font appel à Odile Soudant et sa société Lumières Studios, pour concevoir et mettre en œuvre l’éclairage de Miraval, leur magnifique bâtisse provençale acquise deux ans plus tôt 25 millions d’euros, par leur société éponyme. Celle qui travailla 10 ans dans le cabinet d’architectes de Jean Nouvel raconte dans Libération que l’acteur « voulait en faire un lieu exceptionnel et considérait que la lumière devait être au centre de tout ». Les années passent et cette relation prend fin en mai 2014, avant la fin du chantier et trois mois avant le mariage en grande pompe du couple dans ces mêmes lieux.

« Une rupture extrêmement brutale, se souvient la créatrice, rencontrée par l’Informé. Brad Pitt a arrêté de tout payer, alors que j’avais avancé tous les frais, signé tous les bons de commande pour Miraval. J’ai dû mettre dehors 22 personnes du jour au lendemain ». Le 19 avril 2017, la cour d’appel de Paris condamne la société Miraval à lui payer près de 500 000 euros, pour couvrir à la fois les impayés, la contribution au passif de la société Lumières studio et le préjudice d’image et de réputation. La victoire n’est cependant pas totale. En mai 2019, Soudant dénonce cette fois de multiples atteintes à ses droits d’auteur et même une concurrence déloyale du fait de l’achèvement et la modification sans son autorisation de plusieurs de ses œuvres par la société Miraval. Elle réclame une expertise judiciaire pour apprécier ces modifications, et 2 millions d’euros à la société de Brad Pitt et même un autre million au parfumeur Guerlain, cette fois pour une publicité tournée à Miraval où elle reconnaît trois de ses créations lumineuses. Le tribunal judiciaire de Paris n’a pas été du tout convaincu par son argumentaire, mais l’artiste a décidé de faire appel.

Devant la juridiction, la plasticienne a reproché en substance à Brad Pitt, via la société Miraval, d’avoir poursuivi l’achèvement de ses installations lumineuses, avec l’aide de ses croquis, tout en les modifiant unilatéralement. « Selon moi, nous confie la plasticienne, la motivation de Brad Pitt a été, à un moment donné, de s’approprier mon travail. Il m’a empêché de finir les quarante installations au moment où elles étaient presque terminées. Pour la plupart des œuvres, il ne restait que les finitions des parties matérielles à réaliser ou les derniers réglages de la lumière à faire, ce qu’il a d’ailleurs écrit vouloir faire lui-même ». Elle considère que, tout comme l’éclairage de la Tour Eiffel, ses parcours lumineux relèvent de la propriété intellectuelle. N’ayant cependant plus accès à ses installations, elle a réclamé une expertise destinée à « présenter les œuvres dans leur état actuel », première étape pour prouver la violation de ses droits. En attendant, pour identifier ses créations, elle a fourni de nombreux croquis, dessins et maquettes.

Dans la publicité Guerlain filmée à Miraval et mettant en scène Angelina Jolie, c’est la reproduction des lumières de l’escalier principal qui a suscité ses foudres. Sans même imaginer qu’une réclame y soit tournée un jour, Odile Soudant avait conçu la descente des marches au quotidien par l’actrice comme un véritable spectacle. « Mon but était qu’Angelina Jolie sorte dans la lumière, de manière théâtrale. J’ai donc déformé le plafond pour guider la lumière naturelle puis y ai installé des projecteurs avec un angle précis afin qu’elle passe de l’ombre à la lumière. Dans la pub Guerlain, on voit cette rupture au même endroit.  »

Dans le camp d’en face, Brad Pitt et sa société ne sont pas convaincus par ses arguments, même si Miraval avait provisionné 400 000 euros du fait des incertitudes de ce dossier. Défendus par le cabinet Me Florence Gaullier, ils considèrent en substance que l’artiste n’a pas démontré ses choix créatifs, au-delà du simple savoir-faire, de même les croquis seraient irrecevables car dépourvus de date probante. Dans son jugement de septembre dernier, le tribunal a suivi l’acteur de Fight Club : la plasticienne n’a pas bien identifié les installations dans leur état inachevé, se contentant de décrire dans ses conclusions « ce qui était censé être réalisé ». Les différents croquis et carnets de détails versés « pêle-mêle » par Me Jean-Baptiste Soufron, son avocat, n’ont pas été jugés suffisamment vérifiables. « Certes, des courriels sont invoqués (…) pour attester de certaines créations antérieures, mais leur contenu ne correspond pas à ce qui est ensuite revendiqué », reproche la décision. Enfin, le jugement relève que des indemnisations sollicitées avaient déjà été couvertes par la précédente décision d’appel.

S’agissant de la publicité Guerlain, la plasticienne estime que trois œuvres ont été utilisées sans son autorisation. D’abord « Majestic », à savoir l’éclairage d’un escalier sur trois niveaux, constitué de lumières artificielles et naturelles provenant d’une fenêtre de toit. Pour le tribunal, cependant, « la combinaison des caractéristiques alléguées reste banale et ne suffit pas à donner à l’installation une forme originale ». De toute façon, estime-t-il, l’éclairage utilisé dans la pub est différent de celui revendiqué. « Egg », l’autre création revendiquée par Soudant est un ensemble de niches ovales percées dans le mur avec source lumineuse à leur base et un réflecteur. Son originalité n’a pas plus convaincu les magistrats. Même sort pour « Your golden rest », à savoir un « halo de lumière doré » dans une alcôve d’une forme arrondie ou rectangulaire, suivant les croquis. « Même à supposer que les trois installations concernées aient été achevées conformément aux caractéristiques invoquées par [la plasticienne], elles ne sont pas protégées par le droit d’auteur. Il en va de même des documents préparatoires qui y sont relatifs ».

C’est donc aussi une victoire pour Guerlain, défendu par Me Christophe Caron, qui a su faire tomber un autre volet de l’action de l’artiste, fondée cette fois en concurrence déloyale et parasitaire. À la société Lumière studios qui se plaignait d’avoir été pillée par la marque de luxe, la juridiction répond que la société Miraval disposait du droit d’autoriser un tiers à tourner un film dans les lieux concernés. « Le fait que les lieux du tournage du film de la société Guerlain contiennent des installations achevées sans la société Lumières studio est indifférent, celle-ci n’ayant aucun droit privatif sur le travail qu’elle avait débuté ».

L’artiste et sa société Lumières Studio ont été condamnées à verser 45 000 euros à la société Miraval, 45 000 euros à Brad Pitt et 35 000 euros à Guerlain pour couvrir leurs frais. Me Souffron, leur avocat, nous promet pour la procédure d’appel « d’être encore plus démonstratifs, en particulier sur le critère de l’originalité ». Il espère un meilleur traitement devant la cour. « Quand un tribunal impose des contraintes impossibles aux artistes pour démontrer leur titre d’auteur, ce droit perd sa légitimité sociale. Je regrette que la première juridiction n’ait pas voulu reconnaître une œuvre de lumière ». Et Odile Soudant d’embrayer : « Peut être que le tribunal ne voyait pas les enjeux, et qu’il y a un problème de culture, ou de connaissance de manière générale en France de la lumière naturelle ou artificielle comme œuvre d’art tout autant que du mouvement light and space.  »

Contactés, Me Florence Gaullier n’a pas souhaité répondre à nos questions et Me Christophe Caron ne nous a pas répondu.