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Jacques Delors, Robert Schuman… Bruxelles coupe les subventions aux think tanks européens

La Commission a privé d’aides plusieurs cercles de réflexion. Ceux-ci ne comprennent pas ce brutal coup d’arrêt qui les met en difficulté.

 Ursula von der Leyen , présidente de la Commission européenne.
Ursula von der Leyen , présidente de la Commission européenne. POOL / Getty Images via AFP

Ce 1er juillet 2025, les dirigeants de l’Institut Jacques Delors tombent de leur chaise. Dans une lettre impersonnelle adressée à leur présidente, Sylvie Matelly, la Commission européenne met fin à un partenariat noué depuis des décennies. « Après évaluation, nous avons le regret de vous informer que...

Douche froide collective

Créé en 2021, le CERV finance des groupes de réflexion, des associations ou des ONG, qu’il sélectionne lors d’appels à projets. Objectif ? « Protéger et promouvoir les droits et les valeurs consacrés par les traités de l’UE et la charte des droits fondamentaux ». Durant quatre ans, le fonds a ainsi subventionné pas moins de 12 think tanks. Mais l’appel à projets organisé l’année dernière a étrangement rebattu les cartes. De Varsovie à Dublin, en passant par Bruxelles ou Athènes, ils sont une dizaine de groupes de réflexion à ne pas avoir été renouvelés, selon nos informations. Si tous ont préféré rester discrets sur le sujet jusque-là, ils subissent aujourd’hui de plein fouet ces coupes souvent conséquentes. Au total, selon les calculs de l’Informé, le manque à gagner pour la recherche et l’enseignement des affaires européennes représente 7,8 millions d’euros sur trois ans (2026-2028). En France, la Fondation Robert Schuman, qui touchait jusque-là 400 000 euros par an, perd à elle seule 1,2 million d’euros au total par exemple. Le think tank bruxellois European Policy Centre (EPB) doit quant à lui faire une croix sur 290 000 euros par an, le tchèque Europeum Institute for European Policy 350 000, le hongrois Republikon Institute (hongrois) 150 000…

Passé l’effroi, les dirigeants de ces structures ont tenté de réagir. « On commence par téléphoner pour comprendre, on se dit qu’ils ont dû se tromper », explique Isabelle Durant, présidente de Friends of Europe, qui touchait jusqu’alors 350 000 euros par an en provenance du fonds CERV. Les responsables se sont vite rendu compte que la tendance était générale puisque deux think tanks seulement continueront d’être financés ces trois prochaines années. À la place, le résultat de l’appel à projets, doté d’environ 36 millions d’euros pour 70 lauréats, fait la part belle aux associations de lutte contre les discriminations ou contre l’antisémitisme, aux ONG pro démocratie, ou encore aux réseaux visant à stimuler la participation citoyenne.

« Au début, on a suspecté une décision politique, liée à la pression de l’extrême-droite, mais en fait non, explique Isabelle Durant. Il semblerait que ce soit plutôt un problème bureaucratique : la Commission a, comme souvent, fait appel à des experts extérieurs pour évaluer les candidatures. J’ignore les lignes directrices qui leur ont été données pour que la sélection garantisse la diversité des types d’acteurs et de projets. Le résultat est en tout cas une attribution des fonds à des ONG de terrain, plutôt qu’aux think tanks. »

Élément à l’appui de cette théorie : les deux groupes de réflexion qui continuent aujourd’hui d’être financés par CERV - le slovaque Globsec et le bruxellois TEPSA - mettent en avant dans leur dossier des projets concrets en faveur de la participation citoyenne et non leur activité de recherche.

Le silence de Bruxelles

Au cours de l’automne 2025, les dirigeants des structures éconduites ont fait des pieds et des mains en coulisses, pour récupérer leurs subventions. Sans succès : les recours administratifs qu’elles ont formés ont tous été rejetés et leurs tentatives d’activer leurs relais politiques jusqu’au plus haut de la hiérarchie de la Commission ont échoué. « On a fait feu de tout bois, en signalant les faits à tous les interlocuteurs pertinents, se remémore Pascale Joannin, directrice générale de la Fondation Robert Schuman. Aucun d’entre eux n’était au courant de la décision. Certains ont essayé de s’informer, mais on ne sait toujours pas clairement pourquoi les programmes en cours des think tanks n’ont pas été retenus ou comment était composé le comité d’experts qui a évalué les projets. L’opacité règne… »

Du côté du Parlement européen aussi, certains eurodéputés, alertés, ont tenté de venir en aide aux organisations mises de côté. Parmi eux, la conservatrice croate Željana Zovko et la centriste française Fabienne Keller, ancienne maire de Strasbourg. Dans une question écrite à l’intention de la Commission, datée du 18 décembre 2025 et consultée par l’Informé, les deux élues ont demandé la publication de la liste des experts externes mobilisés par la Commission pour évaluer les candidatures, ainsi qu’une explication sur les « mesures correctrices » que l’exécutif européen entend mettre en place pour éviter que la situation ne se reproduise. Plus de trois mois après, Fabienne Keller et sa collègue croate n’ont toujours pas reçu de réponse à leur question. « Je regrette que nos alertes à la Commission européenne n’aient pas permis de sanctuariser le principe d’un soutien financier à des think tanks qui contribuent tout au long de l’année à mettre en valeur les politiques publiques européennes et faire la promotion des valeurs européennes », réagit Fabienne Keller.

La Commission a par ailleurs mis près d’un mois à répondre aux demandes d’éclaircissements de l’Informé sur le sujet. « Les appels à propositions sont publics et toute organisation répondant aux critères d’éligibilité peut soumettre une proposition, se contente de rappeler un de ses porte-parole joint par e-mail. Le processus est très sélectif et toutes les propositions reçues ont été évaluées sur la base des critères d’attribution énoncés dans l’appel à propositions. » En privé, certains membres éminents de la Commission reconnaissent pourtant volontiers une erreur.

Échaudés, les think tanks se projettent désormais sur les négociations politiques autour du cadre financier européen pluriannuel 2028-2035, avec la volonté de s’assurer une enveloppe indépendante de celle allouée aux ONG, afin d’éviter de nouvelles déconvenues financières. La bataille ne fait que commencer.