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Comment Magali Berdah a abusé de la faiblesse d’un homme de 96 ans

Elle l'avait bien caché. La papesse des influenceurs a été condamnée en 2019 à un an de prison avec sursis et une interdiction de gérer pendant cinq ans.

Magali Berdah
Magali Berdah GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP

Devenir une femme puissante et respectable, tel était l'objectif de Magali Berdah. Inconnue il y a encore quelques années, elle s’est imposée en figure incontournable d’un business en plein essor : la promotion marketing sur Instagram, Facebook ou Snapchat. Celle que les médias surnomment désormais « la papesse des réseaux sociaux » gère les activités de 200 influenceurs parmi les plus connus du pays : Nabilla, Maeva Ghennam... Sa société Shauna Events, leader de son secteur avec 42 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2020, a su attirer des investisseurs prestigieux, tels Cyril Hanouna et surtout le groupe Banijay, dont est actionnaire la fine fleur du capitalisme hexagonal : Stéphane Courbit, Marc Ladreit de Lacharrière, Vivendi, la famille Arnault (propriétaire de LVMH), la famille Saadé (CMA CGM)…

La femme d’affaires a aussi table ouverte chez des ministres : Gabriel Attal, Marlène Schiappa ou encore Elisabeth Moreno, qui lui a même publiquement apporté son soutien. Lors de la dernière présidentielle, une kyrielle de candidats (Emmanuel Macron, Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon, Eric Zemmour, Valérie Pécresse, Anne Hidalgo… ) lui ont accordé des interviews. Entretiens durant lesquels elle n’a pas hésité à leur réclamer (pour rire ?) un poste de ministre des réseaux sociaux. Rien d’étonnant, donc, à ce qu’un éditeur réputé, Flammarion, publie ce 19 octobre, son 3eme livre, logiquement appelé Osez ! Vous réussirez.

Mais le temps se gâte pour la star d’Insta. Depuis un clash avec le rappeur Booba - un conflit croquignolesque comme seuls les réseaux sociaux savent les produire -, elle fait la une de la presse, accusée de promouvoir, via ses influenceurs, des produits douteux voire pire. Et s’il n’y avait que cela… L’Informé a creusé le passé de Magali Berdah et y a trouvé un lourd secret. Pour atteindre sa position actuelle, elle a dissimulé un parcours chargé, qu’elle occulte notamment dans son autobiographie parue en 2018 chez l’Archipel, abusivement intitulée Ma vie en réalité. Sans doute a-t-elle pensé que le Tout-Paris lui aurait fermé la porte au nez s’il en avait eu connaissance ?

Selon nos informations, Magali Berdah, dont les avocats ne nous ont pas répondu, a écopé d’un an de prison avec sursis pour « abus de faiblesse » et « blanchiment » en 2018. Une peine confirmée en appel un an plus tard, et même alourdie, les juges y ajoutant une interdiction de gérer une société pendant cinq ans. Elle a bien déposé un pourvoi en cassation, mais il a été rejeté en 2020. La voilà donc contrainte d’abandonner la présidence de Shauna Events, de ses filiales (Atypic Talents, Sublim Talent, Kazak Sport), et de ses holdings personnelles (MB Conseil, Schema Concept). Si elle est restée présidente de trois sociétés créées en 2017 (Dream candy, Victoria dress et Elegancy shop), celles-ci sont aujourd’hui en sommeil.

Au fond du trou

Les faits rocambolesques qui lui ont valu cette condamnation se sont déroulés en 2015. A l’époque, Magali Berdah ne s’est pas encore lancée dans le placement de produits pour starlettes de la téléréalité. Via une société créée en 2013, BA & Co, elle vend des mutuelles sous l’enseigne Guy l’Assur. Mais ses affaires sont au plus mal. En juin 2015, sa petite entreprise se voit interdire de chéquier et fermer son compte bancaire. La patronne la liquide un mois plus tard, laissant un passif de 2 millions d’euros. Elle crée dans la foulée une nouvelle structure, M&M Groupe, mais celle-ci est fichée en interdit bancaire dès novembre 2015.

Dans son autobiographie, l’entrepreneuse évoque cette déroute et y apporte deux explications. Un changement réglementaire malheureux d’abord : un dispositif adopté en 2013, l’Accord national interprofessionnel, a obligé les entreprises à proposer une complémentaire santé à leurs salariés, et réduit ainsi son terrain de prospection aux retraités et aux chômeurs. Un redressement musclé, ensuite : l’Urssaf lui a réclamé plus d’un million d’euros sur les cotisations sociales de ses 120 commerciaux, au statut de vendeurs à domicile indépendants. « Du jour au lendemain, nous nous retrouvons avec une dette énorme vis-à-vis de l’État, menacés de saisies sur comptes et incapables d’assurer les salaires », explique-t-elle. Elle avoue s’être alors endettée auprès d’usuriers douteux qui exigent « de forts intérêts ».

Poule aux oeufs d’or

Bref, Magali Berdah est au fond du trou lorsqu’elle rencontre un charmant vieil homme : Jean Deleplanque, un haut fonctionnaire au parcours prestigieux, commandeur de la Légion d’honneur. Rentré dans le corps préfectoral en 1943, avant d’être arrêté par les Allemands, il a été préfet dans plusieurs départements, puis chargé de mission au cabinet de Raymond Marcellin, ministre de l’intérieur de Pompidou. Passé dans le privé, il a successivement été conseiller de la Lyonnaise des Eaux, puis PDG de Cartier Paris et de Lancel.

Lorsqu’il rencontre Magali Berdah, Jean Deleplanque a 96 ans. Il vit à Nice avec son épouse A., âgée de 75 ans et atteinte de la maladie d’Alzheimer. Il a deux fils d’un premier mariage mais ils vivent loin de lui. La businesswoman lui parle d’abord de mutuelles, puis d’un investissement immobilier… et lui soutire, surtout, de l’argent. En six mois, elle recevra 221 556 euros, répartis en dix-sept chèques.

Jusqu’à l’intervention d’une conseillère bancaire attentive, le 15 décembre 2015. Ce jour-là, Jean Deleplanque se présente dans son agence HSBC de Nice, accompagné d’une femme, et demande à retirer 5 000 euros pour les placer à l’étranger. Intriguée, l’employée le lui refuse, prétextant un incident informatique. Alors qu’il repart, elle note la plaque de la BMW de son accompagnatrice, voiture qui s’avérera appartenir à M&M Groupe, la société de Magali Berdah (notre vendeuse de mutuelles admettra plus tard avoir effectivement déposé Jean Deleplanque au volant de son véhicule, mais ne pas l’avoir accompagné à l’intérieur de l’agence). Surtout, la banquière se penche sur le compte du vieil homme. Elle y relève  les nombreux retraits effectués depuis six mois, et constate un découvert de 40 000 euros. Trois jours plus tard, elle va voir la police pour faire part de ses soupçons. Une enquête préliminaire est ouverte, c’est le début des ennuis de Magali.

Avril 2016, Jean Deleplanque est alors entendu par la police, et explique avoir prêté de l’argent à Magali Berdah. Lorsque l’enquêteur lui demande les raisons, il fournit une réponse pour le moins déroutante : « j’ai été un des meilleurs joueurs de bridge ». Puis ses explications deviennent de plus en plus confuses. « Il n’arrivait pas à se concentrer sur le sujet des chèques et déviait sa conversation sur des souvenirs personnels », écriront plus tard les juges. L’agent estime alors que l’audition n’a plus de sens et y met fin. Deux mois plus tard, la police rappelle au téléphone Jean Deleplanque, qui leur répond ne pas se souvenir de son audition, que tout va bien avec ses comptes bancaires, et qu’il ne veut pas porter plainte.

Les enquêteurs cherchent alors à évaluer à quel point le retraité a perdu ses facultés. En février 2017, il est examiné par un expert psychiatre, qui conclut à « une altération modérée mais certaine des fonctions intellectuelles supérieures, à un état de particulière vulnérabilité et à un certain degré de sénilité ». Le docteur relève une défaillance de la mémoire à court terme :  le vieil homme ne peut répéter qu’un mot sur trois appris quelques instants auparavant. Il nie encore tout vol, mais devient virulent quand le médecin aborde la question. Les policiers interrogent aussi Patricia, la propre mère de Magali Berdah, qui affirme que le nonagénaire « n’est pas très bien et perd un peu la tête ». Pourtant, à écouter la supecte lors de la procédure, point de problème, il jouirait « de toutes ses facultés » et ne montrerait « aucun signe de faiblesse ».

Les juges lui donneront tort. Le tribunal correctionnel de Nice relève que « Jean Deleplanque a été incapable de décrire précisément les sommes et les mouvements de fonds ainsi que leur causalité. » L’arrêt de la cour d’appel d’Aix-en-Provence est encore plus accablant : « Jean Deleplanque vivait isolé à l’époque des faits... Lui et son épouse A. se trouvaient alors en situation de particulière vulnérabilité. Cet état de fait n’a pas échappé à Magali Berdah, qui n’a pu que constater l’état de santé mentale dégradé d’A., l’état d’isolement du couple, et a sans doute tiré partie de la faiblesse de Jean Deleplanque, qui souffrait de ne plus être ce qu’il avait été, ce dont elle a tiré parti ». Les juges d’appel concluent que la prévenue était « consciente de la vulnérabilité de ses interlocuteurs, et de la fraude qu’elle commettait », et qu’elle « a abusé, en toute connaissance de cause, de la particulière vulnérabilité de Jean Deleplanque, pour se faire remettre les 221 556 euros qu’elle a sollicités ».

Manque de preuves

Pour se défendre, Magali Berdah assure lors de la procédure que les sommes versées par le généreux bienfaiteur étaient des prêts destinés à être remboursés. Chacun de ces transferts aurait été formalisé par écrit,  affirme-t-elle… Mais elle s’avère incapable de fournir ces documents, hormis un contrat de 20 000 euros conclu en janvier 2015. Elle exhibera finalement un texte formalisant un prêt de 205 000 euros à 8% sur deux ans, enregistré aux impôts, mais datant de mai 2016, soit six mois après le début de l’enquête… Un prêt, qui plus est, garanti par une caution de sa société M&M Groupe, alors en grande difficulté…

Cet argument n’a pas convaincu les juges de première instance : « si Magali Berdah a indiqué des remises d’argent volontaires et amicales, une transparence avec des papiers établis de manière renouvelée presque à chaque remise, l’existence de ces documents n’a pas été établie, et elle n’a été en mesure de n’en montrer aucun, ce qui montre un flou quant aux remises dites éclairées et volontaires. [Le contrat de mai 2016] apparaît opportunément pour justifier des mouvements de fonds. » Les juges d’appel ont été encore plus sévères : « Cette reconstitution de la réalité est fallacieuse. Au prêt de 20 000 euros daté du 15 janvier 2015 ne correspond aucun des paiements identifiés, aucun remboursement selon les termes du contrat, si bien qu’il est permis de douter qu’il ait été signé à la date qu’il indique, mais de penser plutôt qu’il a été rédigé a posteriori, pour les besoins de la cause, sans trop de difficulté quand on se rappelle que sa co-signataire est atteinte de la maladie d’Alzheimer. S’agissant du prêt de 205 000 euros, daté de mai 2016, il ne peut être corrélé avec des chèques épars, aux montants et aux ordres divers émis entre juin et décembre 2005, plusieurs mois avant sa souscription. »

Reste alors un dernier argument mis en avant par Magali Berdah : elle rembourse son bienfaiteur petit à petit. En effet, Jean Deleplanque a empoché 50 000 euros en 2015, puis, après le début de l’enquête, 18 000 euros entre janvier 2016 et avril 2017. Mais il a aussi reçu en octobre 2015 un chèque de 25 000 euros qui s’est avéré sans provision. En 2018, le tribunal correctionnel condamne donc la prévenue à rembourser 182 566 euros restant dûs, plus 1 500 euros d’indemnisation du préjudice moral, 800 euros de frais de justice, et 5 000 euros d’amende. Ces montants seront réglés avant son procès en appel en 2019. « Ce n’est que du fait de l’enquête et des poursuites que les sommes ont été totalement remboursées », ont relevé les juges d’appel, soulignant que les 8% d’intérêts promis dans le contrat de prêt n’ont jamais été payés : « le peu de valeur que Magali Berdah elle-même accorde [aux contrats de prêts] est illustré par le fait qu’ayant désormais remboursé 184 866 euros, elle prétend avoir exécuté son obligation, ce qui fait fi des intérêts convenus. »

Gérants de paille

Mais l’affaire ne s’arrête pas là ! L’actuelle madone des influenceurs a aussi été condamnée pour blanchiment. La raison ? Tout au long des événements, l’argent de Jean Deleplanque a suivi un chemin plus que tortueux. Aucun des chèques du vieil homme n’étaient à l’ordre de Magali Berdah, mais destinés à des tiers : sa mère Patricia, sa demi-soeur Emilie, son employée Marine P., ou encore ses deux sociétés de mutuelles, BA & Co puis M&M Groupe. Elle récupérait ensuite l’argent, notamment en liquide.

Aussi surprenant que cela puisse paraître, elle n’avait même pas de rôle officiel dans ces deux sociétés. BA & Co a été détenue et dirigée par son amie, Samyra Y., puis par sa mère, Patricia. Cette femme de ménage, alors âgée de 61 ans, a admis, lors de sa garde à vue, souffrir de « pertes de mémoire et d’attention », « n’avoir jamais signé une déclaration sociale, et signer les chèques sans regarder particulièrement, faisant confiance » à sa fille. Dans son autobiographie, Magali Berdah avoue sans détours l’inexpérience totale de sa maman : elle « a peu d’atomes crochus avec la gestion. La voilà parachutée en terre inconnue. Mais elle est si fière d’avoir été bombardée PDG qu’elle se donne toutes les chances de réussir. »

Quant à M&M Groupe, elle était détenue et dirigée par Emilie, la demi-soeur de Magali, avant qu’elle ne jette l’éponge au bout d’un an et ne lui rende les clés de la société. Devant les policiers, l’éphémère patronne a admis être une « gérante de paille », qui n’avait jamais endossé les chèques de Jean Deleplanque, Magali s’occupant du compte bancaire de la société. Emilie s’est dite convaincue que son aînée s’était faite passer pour elle auprès de la banque. Elle a ajouté s’être retirée de la société « suite à une visite de la police au sujet d’un employé ». Magali Berdah avait même faussement affirmé à Jean Deleplanque que sa demi-soeur était avocate, le conduisant rédiger des chèques à l’ordre de « maître Emilie L. »

Pour ne rien arranger, Magali a aussi prétendu à son employée Marine P. que Jean Deleplanque était « son grand oncle ». La police a relevé que tous les chèques n’avaient pas été écrits par la même personne. Et lors de l’enquête, Jean Deleplanque a admis ne pas savoir qui étaient les bénéficiaires auxquels ils étaient adressés.

Pourquoi avoir mis en place de tels montages ?  Dans son autobiographie, Magali Berdah ne pipe mot de l’affaire Deleplanque, mais présente clairement les deux sociétés comme les siennes. Elle raconte s’être associée avec des tiers sur les conseils d’un mandataire judiciaire qui lui aurait dit : « trouvez un partenaire. Une amie, je ne sais pas, quelqu’un de confiance… Et ouvrez un cabinet à deux, c’est plus rassurant ».

La version qu’elle livre lors de l’enquête est assez différente. Elle nie être la gérante de fait des deux sociétés. Elle ajoute ne pas avoir voulu déposer de chèques sur son propre compte personnel, celui-ci faisant « l’objet de saisies et d’avis à tiers détenteur ». Elle argue aussi être interdite bancaire depuis janvier 2013 à cause d’un découvert de 35 516 euros. Là encore, elle ne convaincra pas. Pour les juges d’appel, « cette interdiction bancaire n’était que celle de disposer d’un chéquier. On imagine en outre que la situation bancaire de Magali Berdah pouvait être rapidement éclaircie par les remises consenties par Jean Deleplanque, alors que le défaut de provision était de 35 516 euros. Magali Berdah, qui allègue un risque de saisie, n’a justifié d’aucun risque… Le dépôt de tous les chèques sur le compte de tiers finit d’établir la mauvaise foi de Magali Berdah. De même, le fait qu’elle ait pu présenter Jean Deleplanque comme son grand-oncle ».

Jugée en son absence

Faut-il s’en étonner, l’accusée s’est elle-même embourbée face aux policiers. Lors de son second interrogatoire en juillet 2017, acculée, elle prétend ne plus se souvenir de plusieurs points, notamment si elle avait géré les comptes bancaires de sa demi-soeur. Peut-être pour éviter de nouvelles bourdes, elle préfère ne pas venir à son propre procès, ni en première instance (assurant « travailler à l’étranger ») ni en appel. Ses avocats parlent à sa place, il s’agit à chaque fois d’onéreux ténors du barreau : Arié Alimi puis Francis Szpiner.

L’affaire s’est aussi mal terminée pour sa mère, Patricia. En 2017, le tribunal de commerce de Nice l’a condamnée à payer les 2 millions d’euros de dettes laissées par BA & Co. On ne sait pas si elle s’est exécutée… En revanche, M&M Groupe existe toujours. En 2018, l’Urssaf a bien demandé le dépôt de bilan de la société suite à des impayés, mais Magali Berdah a fini par trouver un accord. Pour sa part, Jean Deleplanque est décédé en juin 2021, à l’âge de 102 ans.

Contactés, les avocats de Magali Berdah, Francis Szpiner et  Antonin Gravelin-Rodriguez, n’ont pas répondu. Quant à l’avocat de Jean Deleplanque, David Roman, il n’a pas souhaité faire de commentaires.

Mise à jour le 22 octobre : contactée par le Parisien, Magali Berdah a refusé de commenter l’affaire, estimant qu’elle datait « d’il y a dix ans » et rappelant que les sommes concernées ont été remboursées.